Observateurs
Capture d'écran d'une vidéo montrant les émeutes dans le quartier de Manfouha à Riyadh, la capitale.
 
Depuis une semaine, l’Arabie Saoudite est en ébullition : des centaines de milliers de travailleurs immigrés clandestins se révoltent contre les autorités, donnant lieu à des scènes d’émeutes inhabituelles pour le pays. À l’origine de cette colère, une vague d’expulsions du territoire d'immigrés, qui jugent cela injuste, après avoir été exploités par des patrons saoudiens.
 
Des affrontements violents avec les forces de l’ordre ont eu lieu cette semaine dans les villes de Riyad, Djedda et de la Mecque. Trois travailleurs clandestins sont morts dans les violences. Les travailleurs immigrés se sont révoltés pour contester les expulsions massives, menées depuis le 4 novembre par le ministère de l’Intérieur saoudien, et qui ont déjà conduit au renvoi de 20 000 travailleurs illégaux.
 
Cette campagne, dont l’objectif affiché est de lutter contre le chômage des Saoudiens qui atteint les 12 %, n’est pas la première. 200 000 travailleurs immigrés clandestins avaient déjà été expulsés au premier trimestre de 2013, puis une trêve avait été accordée par le roi pour permettre aux immigrés qui le pouvaient de régulariser leur situation, avant que les reconduites aux frontières ne reprennent.
 
Les travailleurs immigrés sont considérés comme clandestins, quand ils n’ont pas de titre de séjour les autorisant à travailler ou qu’ils n’ont pas de tuteur déclaré [comme d’autres pays de la région, l’Arabie saoudite a adopté le système de "kafala", selon lequel chaque travailleur doit être pris en charge par un "kafil", un tuteur, NDLR].
 
Vidéo des émeutes à Manfouha, le quartier des travailleurs immigrés à Riyadh.

"Ces travailleurs n’ont jamais eu l’occasion d’être régularisés, même pendant la trêve accordée par le roi"

Mansi Hassoun est ingénieur et militant des droits de l’Homme en Arabie Saoudite. Il vit à Riyad.
 
Nous ne savons pas qui a fait, en premier, usage de violences [les images amateures montrent des débordements des deux côtés, NDLR], mais il est impensable d’expulser environ 3 millions de personnes [c’est l’estimation du nombre de travailleurs immigrés clandestins faite par le ministère de l’Intérieur, NDLR] dans le calme ! Surtout quand la police se rend dans les quartiers peuplés quasi exclusivement par les travailleurs immigrés pour faire appliquer la loi.
 
Le vrai problème, à la base, c’est le laisser-aller des autorités qui ont laissé fleurir un véritable trafic de main d’œuvre étrangère dans le pays. Certes, il y a des clandestins qui sont venus d’eux-mêmes avec des visas de pèlerinage, et qui se sont débrouillés par la suite pour travailler ici. Mais il y a également des victimes du système de kafala. À partir des années 1980, des hommes d’affaires saoudiens ont fait venir dans le pays de la main d’œuvre d’Afrique et d’Asie en leur promettant du travail. Une fois sur place, ils ne leur donnaient aucun emploi, et les laissaient travailler au noir sans les inquiéter en contrepartie d’une somme d’argent que les travailleurs devaient leur verser chaque mois. D’autres patrons faisaient payer très cher de faux permis du travail, qui se sont avérés par la suite invalides.
 
Or, pour légaliser la situation de ces travailleurs illégaux et devenir leurs tuteurs officiels, les patrons doivent payer l’équivalent de 20 000 euros, ce que ces hommes d’affaires n’ont évidemment jamais eu l’intention de faire. Ces travailleurs n’ont donc jamais eu l’occasion d’être régularisés, même pendant la trêve accordée par le roi. Et leurs enfants, pourtant nés ici, vivent aussi dans l’illégalité.
 
On commence déjà à voir l’impact de ces expulsions sur notre vie quotidienne : des garages, des stations-service ou des entreprises de travaux électriques n’ont plus d’ouvriers, car tous étaient des travailleurs clandestins. Ceux qui sont en situation régulière ont, par conséquent, revu leurs tarifs à la hausse. Les Saoudiens, par le passé, n’acceptaient pas de faire ces petits boulots. Avec le chômage, ils vont s’y résigner. Mais il va sans dire que les salaires seront augmentés !
Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira (@SarraGrira), journaliste à France 24.