Observateurs
 
À 8h30 ce jeudi matin, un homme a été lynché en pleine rue, à Douala, au Cameroun, par une foule qui l’accusait d’avoir volé une moto. Notre Observateur a essayé d’intervenir pour sauver le malheureux, en vain. 
 
Jean D. est étudiant à Douala, capitale économique et plus grande ville du Cameroun.
 
J’étais chez moi, à la résidence de l’université de Douala, quand j’ai entendu du bruit. Par la fenêtre, j’ai aperçu des "benskinners", c’est le nom que l’on donne aux moto-taxis à Douala, qui poursuivaient un homme en moto en criant que c’était un bandit, qu’il venait de voler un deux-roues.
 
Le temps de m’habiller et je suis descendu voir ce qu’il se passait. Il y avait un attroupement juste derrière l’université. L’homme était au sol, des "benskinners" le frappaient avec des planches de bois, notamment au visage. Il saignait du nez, des oreilles mais bougeait encore. C’est là que j’ai dit : "Essayons de l’emmener à l’hôpital, on peut encore le sauver". Mais pour seule réponse, j’ai reçu un coup sur la tête. Les gens m’ont accusé d’être son complice, et j’ai préféré ne pas insister.
 
 
J’ai tout de même appelé la police. Mais ce n’est que près de 40 minutes plus tard qu’elle est arrivée sur les lieux. L’homme était déjà mort et les "benskinners" se préparaient à le brûler. Vous voyez d’ailleurs sur les images qu’il y a un pneu à côté de lui. [Appelé le "supplice du collier", ce type de lynchage, consistant à mettre un pneu aspergé d’essence autour du cou de la victime avant de l’incendier, est fréquent au Cameroun]. Le corps a été chargé à l’arrière d’un pick-up de police. On n’a pas su s’il avait été emmené à l’hôpital, à la morgue ou ailleurs.
 
J’ai appris par la suite que la victime n’avait pas volé de moto mais qu’elle avait pris la fuite après avoir percuté un passant à proximité du commissariat du XIe, ce qui avait laissé penser à certains qu’il volait un deux-roues.
 
 
"L’impuissance des forces de l’ordre est flagrante à tous les niveaux"
 
C’est vrai que nous avons l’impression que l’insécurité à Douala est en constante augmentation. Et l’impuissance des forces de l’ordre est flagrante à tous les niveaux. Elles arrivent toujours après la bataille sur les lieux d’agressions ou de vols. D’ailleurs, les habitants qui lynchent les bandits ne répondent pas davantage de leurs actes.
 
Il est urgent de sensibiliser les gens au fait que la justice doit être rendue dans un cadre légal et que des enquêtes doivent être menées pour déterminer les coupables.
 
En mai 2012, le garde des Sceaux, Laurent Esso, avait déclaré que la "justice informelle" était proscrite du nouveau Code de procédure pénale et qu’il appartenait aux services du maintien de l’ordre et à la police judiciaire d’interpeller les criminels. Mais dans les faits, les actes de justice populaire sont toujours très fréquents au Cameroun.
 
En juillet 2013, Jean D. avait déjà assisté au lynchage d’un jeune homme accusé d’avoir volé une chaîne en or et un téléphone. Il avait été battu à mort et brûlé sur la place publique.
 
Douala fait partie des 10 villes du monde où il est le plus difficile de vivre selon le classement 2013 de The Economist Intelligence Unit qui prend en  compte la sécurité, l’accès aux soins, la culture, l’environnement, l’éducation et les infrastructures. Ce qui ne l’empêche pas d’être aussi une des villes les plus chères du continent. 
 
Contactés par FRANCE 24, les commissariats locaux sont restés injoignables.