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Vidéo de "djihadistes tunisiennes", diffusée sur des chaînes proches du régime syrien. Ce sont en réalité des combattantes en Tchétchénie filmées en 2010.
 
Depuis plusieurs semaines des médias montent en épingle le "djihad du sexe", qui aurait cour dans les zones contrôlées par les rebelles syriens. Des centaines de femmes musulmanes, venues notamment de Tunisie, se rendraient en Syrie pour s’offrir à des djihadistes en signe de leur dévotion. L’histoire est certes croustillante, mais semble complètement bidon.
 
La première mention du "djihad du sexe" date de décembre 2012, dans un tweet attribué du saoudien Mohamad al-Arefe. Ce cheikh salafiste est une personnalité respectée dans les milieux djihadistes, et connue pour ses prêches rigoristes.
 
Le fameux tweet qui "autorise le djihad du sexe" imputé au cheikh salafiste Mohamad al-Arefe.
 
Ce tweet autorise "les femmes musulmanes, à partir de 14 ans, à se marier avec un djihadiste pour quelques heures, puis à d’autres djihadistes, afin de renforcer le moral des combattants, et d’ouvrir les portes du paradis".
 
Un tel message, émanant d’une personnalité telle que al-Arefe, aurait eu force de fatwa religieuse s’il avait été authentique. Mais on note dès le départ une anomalie : ce tweet fait 200 caractères… dépassant largement les 140 caractères autorisés par Twitter…
 
Malgré cette incongruité, l’affaire avait déjà en 2012 pris de l’ampleur, avant d'être reprise par plusieurs chaînes de télévision arabes et iraniennes.
 
Le cheikh el-Arefe avait très vité nié être à l'origine de ce message, expliquant que "jamais une telle fatwa n’a été diffusée sur mes comptes Facebook ou Twitter officiels".
 
Extrait d'un prêche du cheikh salafiste el-Arefe dans lequel il nie être à l'origine de la fatwa en question.
 
Mais malgré ces dénégations, l’affaire du "Djihad du sexe" a continué à faire son chemin dans les médias, et sur les réseaux. La fatwa n’étant plus toutefois imputée au cheikh salafiste, mais qualifiée "d’origine inconnue".
 
Dès janvier 2013, des chaînes proches du régime syrien se sont saisies de cette histoire. Ces dernières n’hésitant pas à utiliser des images de combattantes tchétchènes, filmées en Tchétchénie en décembre 2010, pour les présenter comme des Tunisiennes parties récompenser de leurs faveurs des djihadistes syriens.
 
Un bidonnage qui a gêné certains journalistes. La reporter Malika Jebari affirme par exemple avoir démissionné de la chaîne de télévision libanaise al-Mayadeen, car on l’avait poussée à "fabriquer de toute pièce l’histoire du djihad du sexe".
 
Après quelques mois d’accalmie, le "djihad du sexe" a une nouvelle fois refait surface en septembre 2013. Des vidéos de "témoignages" et les "plannings" des femmes qui se livrent à cette pratique ont été diffusés par différents médias syriens et libanais.
 
Mais c’est la déclaration, le 20 septembre, du ministre de l’intérieur tunisien, Lotfi Ben Jeddou, devant l’Assemblée Constituante de son pays, qui a propulsé une nouvelle fois le "djihad du sexe" sur le devant de la scène.
 
Le ministre, en conflit avec le parti islamiste Ennahda au pouvoir, n’a toutefois apporté aucune preuve appuyant ses affirmations.
 
Il n’existe d’ailleurs aucun témoignage crédible sur ce genre de pratique. Le dernier reportage en date a été diffusé le 22 septembre 2013 par la chaîne syrienne al-Ikhbariya. On y voit une jeune Syrienne de 16 ans affirmant avoir été victime "d’inceste par son père, avant d’être livrée à des djihadistes". L’adolescente y décrit dans les moindres détails ce qu’elle a subi. Mais il s’agit d’une chaîne qui soutient le régime syrien, et qui œuvre quotidiennement à discréditer les rebelles.
 
Enfin, toutes les sources proches de djihadistes syriens contactées par FRANCE 24 ont nié l'existence de ce djihad du sexe. Une histoire vendeuse, donc, mais qui semble reposer sur du vent.

"À l’heure où on parle les preuves sont inexistantes… Personnellement je pense c’est une machination du régime syrien"

Anwar Malek est un Algérien qui a été observateur de la Ligue Arabe en Syrie.
 
Je peux vous assurer que j’ai pris contact avec plusieurs officiels, et contacts tunisiens, qui m’ont tous confirmé que cette affaire n’avait aucun fondement. À l’heure où on parle, les preuves sont inexistantes.
 
Personnellement, je pense c’est une machination du régime syrien. Certes il y a des Tunisiennes sur le territoire syrien, mais ces femmes y habitent souvent depuis des années. Parmi elles, il y a des prostituées, mais cela n’a rien à voir avec un quelconque "Djihad du sexe".
Billet écrit avec la collaboration de Wassim Nasr (@SimNasr), journaliste à France24.