Le village de Bohong, ravagé par des affrontements entre Séléka et un groupe d'autodéfense local entre le 16 et le 20 aout. Toutes les photos ont été prises par Aurelio Gazerra.
 
Des squelettes qui jonchent le sol, des maisons entièrement brûlées et une cinquantaine de morts. Entre le 16 et le 20 août derniers, Bohong, un village dans le nord-ouest de la Centrafrique, a été le théâtre d’affrontements meurtriers entre la population et des membres de la Séléka. Un prêtre qui s’est rendu sur place témoigne.
 
Tout aurait démarré à cause de l’arrestation de deux petits commerçants par des membres de la Séléka, l’ex-rébellion aujourd’hui au pouvoir. Un groupe d’autodéfense local décide de prendre les choses en mains et de chasser les soldats de leur ville. Dépassés par la mobilisation, les hommes de la Séléka sur place demandent des renforts à Bangui. Ces renforts arrivés, le village est pillé et vidé de sa population.
 
Les membres de la Séléka sont fréquemment accusés de procéder à des pillages et à des exactions. Mi-août, des Observateurs aux quatre coins de la Centrafrique relataient la gestion ubuesque du pays par l'ex-rébellion désormais au pouvoir.
 
De nombreuses ossements et crânes de squelettes jonchent les rues de Bohong.
 
Le 5 septembre, une délégation composée de l’Archevêque de Bangui, accompagnée par des journalistes, des missionnaires du diocèse de Bouar, des représentants des Nations Unies et des éléments de la FOMAC (Force multinationale des États d'Afrique centrale)se sont rendus au village de Bohong. Selon les premiers bilans, plus de 4 500 maisons ont été brûlées et plus d’un millier de personnes ont fui le village.
 
Sur place, un colonel de la Séléka a accusé les jeunes de Bohong d’être responsables du désastre, expliquant que la Séléka était là pour "assurer la sécurité" des habitants et regrettant que "des officiers supérieurs meurent" dans ce genre d’altercations.
 
Des combats ont éclaté également dans d’autres communes du nord-ouest de la Centrafrique. Plusieurs villages autour de Bossangoa, une autre ville de la région, sont contrôlés depuis samedi par des hommes armés pro-Bozizé, l’ancien président déchu lors de la prise de pouvoir par la Séléka en mars dernier.
 
 Bohong est situé à 70 kilomètres au nord de Bouar et à plus de 6 heures de route de Bangui. 

"Dans le village, on croise des crânes, des ossements partout, une horreur."

Aurelio Gazzera est un religieux italien du diocèse de Bozoum. Il faisait partie de la délégation à Bohong et a publié des photos du village sur son blog.
 
Le village de Bohong est sous contrôle de la Séléka depuis la fin du mois d’avril. Exaspérés par les scènes de pillages et les violences récurrentes, les habitants avaient constitué un groupe d’autodéfense, qu’on appelait localement "les archers". Même s’il y avait quelques altercations, chacun maintenait ses positions.
 
Lorsque ça a commencé à chauffer, on a évacué les prêtres sur place. À ce moment là, on pensait qu’il s’agissait essentiellement d’affrontements entre les jeunes et la Séléka. Mais quand je suis allé sur place, j’ai cru à l’apocalypse.
 
Les toits des habitations, la plupart du temps confectionnés en paille, ont été brûlés.
 
Sur le chemin qui sépare Bouar [à 330 km] et Bohong, nous avons rencontré des centaines de familles réfugiées dans la brousse, ne sachant pas où aller. Essayer de les convaincre de revenir à Bohong a été très difficile : ils sont traumatisés, ils sont persuadés que s’ils reviennent, on va les exécuter.
 
Même s’ils revenaient, ils n’ont plus rien : à Bohong, les toits en paille des maisons ont été brûlés. Tout a été pillé. Jusque dans les maternités ou à l’hôpital, tout a été volé, des microscopes en passant par des panneaux solaires ou des moteurs de voiture. Dans le village, on croise des crânes, des ossements partout. Une horreur.
 
L'intérieur d'une maison d'un habitant de Bohong sacagée et pillée.
 
Une grande messe a été organisée et nous avons écouté ce que les habitants avaient à dire. Face à leur douleur, aucun responsable n’apporte une réponse satisfaisante : le maire [installé par la Séléka] explique que les gens doivent retourner au village, qu’il faut laisser derrière soi ce qu’il s’est passé… Le chef local de la Séléka va jusqu’à dire qu’ils "n’ont fait de mal à personne" et "qu’il ne s’est rien passé"… Les gens de Bohong se sentent abandonnés. Un des habitants a demandé "Faisons-nous partie du même pays ? Sommes-nous Centrafricains ? " Un autre lui a répondu : " Non, nous sommes devenus des esclaves."
 
Ce qui est inquiétant, c'est l'écart qui s'est développé entre la communauté musulmane et les autres [la Séléka est composée en grande partie de musulmans]. À Bohong, c’est flagrant : des quartiers chrétiens entiers ont été détruits, mais l’autre partie du village, habitée par des musulmans, est encore debout.
 
Au premier plan, des maisons dont les toits ont été brûlés. Au second, des maisons présentées comme appartenant à la population musulmane de Bohong ont été épargnées.
 
C’est d’autant plus regrettable que jusque là, les chrétiens et les musulmans parvenaient à cohabiter sans trop de heurts [selon l’archevêque de Bangui, la population musulmane représente un peu moins d’un quart des 10 000 habitants de Bohong]. J’ai d’ailleurs vu lors de ma visite des musulmans héberger des chrétiens qui ont perdu leur domicile, c’est bien le signe qu’il y a des échanges. Mais je crains qu’il faille beaucoup de temps pour reconstruire , et encore plus de temps pour permettre une coexistence pacifique à Bohong.
 
Cet article a été rédigé en collaboration avec Alexandre Capron (@alexcapron), journaliste aux Observateurs de FRANCE 24.