Sur cette capture d'écran, les gardiens de la prison distribuent les coups de matraque à l'un des prisonniers.
 
Une vidéo, qui circule depuis samedi sur les réseaux sociaux, montre des dizaines de détenus de la prison centrale de Luanda, la capitale angolaise, en train de se faire rouer de coups par des gardiens, assistés d’éléments des forces de l’ordre. Les raisons de ce tabassage en règle demeurent encore opaques, mais notre observatrice se félicite que les violences, courantes dans les centres pénitentiaires angolais, aient été montrées au grand jour. 
 
ATTENTION, CES IMAGES PEUVENT CHOQUER
 
Les images sont choquantes. Réunis dans une cour, une trentaine de prisonniers à moitié dénudés se font tour à tour tabasser par des gardiens de prison, des policiers et, plus surprenant, des pompiers. Le mode opératoire est souvent le même : la victime est traînée par terre puis entourée par un groupe d’hommes qui lui assènent une rafale de coups de matraque sur tout le corps. "Lui, c’est le plus dangereux", clame un des tortionnaires. Dans la dernière partie de la vidéo, on découvre des corps marqués et les visages hébétés. L’un des prisonniers se plaint d’une fracture au bras.
 
Deux témoignages concordants recueillis par FRANCE 24 affirment que ces images ont été tournées il y a une dizaine de jours dans le centre de détention de Comarca Viana, à Luanda, par un policier avec son téléphone portable – sur certains passages de la vidéo, on aperçoit d’autres policiers filmer. Contacté par FRANCE 24, les responsables de l’association de défense des droits de l’Homme Maka Angola, qui a diffusé la séquence sur les réseaux sociaux, précisent que le vidéaste amateur a dit vouloir lever le voile sur ces pratiques.
 
FRANCE 24 a choisi de ne pas diffuser la vidéo, seulement les captures d'écran ci-dessous. Toutefois, la vidéo est  visible sur YouTube.
 
Un des gardiens frappe le jeune homme pendant qu'un de ses collègues le traîne par la jambe.
 
Les pompiers aussi participent à la bastonnade.
 
Ayant pris connaissance de ces images, le ministère de l’Intérieur angolais a publié un communiqué le 26 août dans lequel il annonce l’ouverture d’une enquête pour déterminer les responsables. Et d’indiquer dans la foulée - sans en apporter la moindre preuve - que "ces actes de violence remontent en réalité au 19 mars 2012". 
 
Pour mémoire, 2012 a été une année marquée par un autre scandale carcéral, survenu en septembre, qui a éclaboussé les responsables de la prison Comarca Viana. Une vidéo postée sur les réseaux sociaux montrait déjà les sévices vécus par les détenus de cet établissement, poussant les autorités à limoger quelques mois plus tard son directeur.
 
À l’époque des faits, le ministère de l’Intérieur a invoqué "un acte isolé qui ne saurait mettre en péril la qualité du travail et le dévouement de ses employés". Face à cette déclaration, les images de barbarie à Comarca Viana postées ces derniers jours font désordre. De deux choses l’une : soit les images correspondent, comme l’affirment les autorités, à une date antérieure (19 mars 2012) à l’éviction du directeur de la prison (février 2013) – auquel cas, le gouvernement pourrait expliquer qu’il s’emploie depuis cette date à limiter les dérapages ; soit elles sont beaucoup plus récentes – ce qui entacherait alors sa crédibilité.
 
Un des détenus se plaint qu'on lui a fractué le bras.

"En Angola, les policiers qui officient dans les prisons ont été traumatisés par des années de guerre civile"

 
Lucia Da Silveira est vice-présidente de l’association des Droits de l’Homme Justice, Paix et Démocratie. Elle vit à Luanda.
 
Je me félicite que la vidéo qui montre les violences commises par les forces de l’ordre sur les détenus de la prison Comarca Viana ait pu être publiée. C’est toute la force des réseaux sociaux : informer la population de certains comportements inacceptables.
 
En Angola, la torture et les violences policières sont monnaie courante dans les prisons. Par le biais de mon association, je rencontre régulièrement des familles de prisonniers qui me font part des mauvais traitements dont sont victimes leurs proches. Nous en avisons le gouvernement mais celui-ci fait la sourde oreille. Heureusement, il existe quelques personnes courageuses pour publier des vidéos qui suscitent une indignation telle au sein de la population que les autorités sont dans l’obligation de prendre des mesures marquantes, comme le limogeage en début d’année du directeur de la prison Comarca Viana.
 
L’Angola a connu une longue guerre civile [elle a commencé en 1975 au moment de l’indépendance du pays et s’est terminée en 2002]. Beaucoup de policiers et de personnels qui travaillent dans les prisons ont reçu pendant cette période une formation militaire et sont ensuite partis au combat. Ils en sont revenus traumatisés et remplis de haine. Ce sont des hommes très violents qui n’ont plus la notion du bien et du mal. Il n’est pas surprenant aujourd’hui d’assister à ces scènes de barbarie. L’autre problème qui touche l’univers carcéral est la surpopulation [d’après les autorités angolaises, les 34 prisons que compte le pays accueille près de deux fois plus de prisonniers que la capacité prévue] qui crée des tensions entre détenus et, par effet boule de neige, des tensions avec le personnel.
 
Papier rédigé avec la collaboration de Grégoire Remund, journaliste à France 24.