Les manifestants sont sortis pour dénoncer les morts dans des tirs d'obus. Capture d'écran de la vidéo ci dessous par Charly Kasereka.
 
Sept victimes de tirs d’obus en trois jours à Goma, dans l’est du Congo, ç’en est trop pour les habitants qui ont violemment exprimé leur colère samedi. Dans la ligne de mire des manifestants, on trouve désormais la Monusco, la force onusienne dans la région, qu’ils voient comme leur dernier recours mais qui tarde, selon eux, à agir.
 
Jeudi et samedi, plusieurs obus sont tombés sur des quartiers résidentiels de la capitale du Nord-Kivu faisant au moins sept morts. Exaspérés, plusieurs centaines d’habitants munis de bâtons et de pierres sont descendus dans la rue où ils s’en sont pris à des policiers.
 
Scènes filmées samedi par Charly Kasereka. Les manifestants s'en prennent aux policiers en leur lançant des pierres.
 
Brandissant des cadavres de victimes sur des brancards, plusieurs groupes se sont ensuite dirigés vers différents camps de la Monusco, la Mission de l'Organisation des Nations unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo (Monusco) que les habitants jugent trop frileuse dans son soutien à l’armée face au M23.
 
Près de l’aéroport de Goma, des habitants auraient tenté de rentrer dans un camp de la force onusienne pour s’en prendre directement à des casques bleus. Deux manifestants ont été tués par des coups de feu qui provenaient, selon certaines sources, de casques bleus uruguayens postés dans le camp. La Monusco a annoncé
l’ouverture d’une enquête et déploré la mort de ces manifestants.
 
Les habitants de Goma transportent le cadavre d'une victime d'un obus à un camp de la Monusco. Vidéo Charly Kasereka.
 
Tandis que les habitants exprimaient leur colère à Goma, des éléments de la Monusco entraient en action sur le front aux cotés de l’armée congolaise. La Monusco, présente depuis quinze ans en RDC, tente d'aider les Forces armées congolaises (FARDC) dans sa lutte contre les mouvements rebelles et les groupes armés dans l'Est du pays. Elle a été dotée depuis quelques mois d'un mandat plus offensif afin de désarmer ces groupes et de les neutraliser. Sa brigade d'intervention devrait compter 3000 hommes.
 
Depuis la fin de la deuxième guerre du Congo en 2003, le Nord-Kivu est le théatre d’un conflit armé opposant à l’origine Laurent Désiré Kabila, le père de l’actuel président Joseph Kabila, et le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) dont est issu l’actuel M23. Goma, ville de plus de 400 000 habitants, avait été prise fin novembre par la rébellion pendant quelques jours.

"On ne comprend pas bien ce que la Monusco fait ici"

Luc Nkulula habite Goma. Il est membre de Lucha, un mouvement apolitique qui milite pour la fin de la guerre au Nord-Kivu.
 
J’ai participé à toutes les manifestations depuis ces derniers mois, mais samedi, la mobilisation était sans commune mesure. Les gens sont au bout du rouleau : ils ne comprennent pas comment on peut laisser des civils mourir alors qu’on nous raconte à longueur de journée que la situation est sous contrôle. Les discours de paix de la Monusco et des gouvernements rwandais et congolais n’ont rien à voir avec la réalité.
 
J’étais sur place lorsque des manifestants ont essayé de pénétrer dans le camp de la Monusco près de l’aéroport. La situation était très confuse, j’ai entendu des tirs venant du camp. Puis j’ai vu trois cadavres être transportés par d’autres habitants et une personne blessée par balle à la jambe [le porte -parole de l’armée uruguayenne parle d’utilisation de balles en caoutchouc pour disperser les manifestants]. On s’interroge sur la réponse employée : les manifestants n’avaient que des pierres ou des bâtons et certains ont laissé leur vie.
 
On ne comprend pas bien ce que la Monusco fait ici. Elle n’a quasiment aucun contact direct avec la population, on entend parler d’elle que dans la presse. Pour nous, la seule chose qu’ils font, ce sont des promenades dans des véhicules blindés.
 
"Si personne ne peut rien faire pour nous, nous allons nous libérer nous-mêmes"
 
L’idée d’une zone de sécurité était une très bonne chose [La Monusco a mis en place en juillet une zone de sécurité aux alentours de Goma dont l’objectif est de mettre hors de portée des tirs les civils] . Mais l’efficacité est à prouver car nous recevons toujours des obus. La zone n’est pas assez grande [actuellement, elle s’étend à 30 kilomètres au nord de Goma, et à 25 km à l’ouest de Saké], elle devrait se prolonger au moins jusqu’aux limites du Nord-Kivu, au nord, et en direction de Walikale à l'ouest. Malgré les événements récents, cette zone n’a pas été modifiée [Des discussions seraient en cours. Le chef de la Monusco a confirmé sur RFI que c’était au gouvernement congolais de protéger ses ressortissants au-delà de ces zones]
  
Ça fait 10 ans que le Nord-Kivu est une région instable, on a besoin de plus que d’une zone de sécurité tracée sur une carte. On a besoin de se sentir encadrés par des forces qui nous protègent, pas qui nous oppressent. Si personne ne peut rien faire pour nous, nous allons nous libérer nous-mêmes.
 
 
En rouge, la zone de sécurité actuelle définie par la Monusco. En jaune, le souhait de notre Observateur.

"Le conflit au Nord Kivu va au-delà de la politique nationale ou bilatérale"

Gérald (pseudonyme) travaille pour une association de défense des droits de l’homme dans le Nord-Kivu.
 
Joseph Kabila a toujours eu un positionnement ambigu vis-à-vis de ce conflit au Nord-Kivu. Officiellement, il le condamne et dénonce le soutien du Rwanda au M23. Mais officieusement, il multiplie les signes qui laissent penser qu’il a intérêt à ce que le conflit continue : il a, par exemple, démis de ses fonctions et condamner à trois ans de prison un député du Nord-Kivu qui s’était exprimé sur la gestion de la crise dans la région. Les manifestations pacifiques et sit-in pour défendre ce député avaient été réprimés par les forces de l’ordre. Joseph Kabila ne s’est d’ailleurs jamais rendu à Goma depuis la prise de la ville en novembre. Il ne faut pas oublier que le CNDP dont est issu le M23 avait soutenu officiellement Kabila lors de l’élection de 2011.
 
Le Nord-Kivu est une zone très prisée. D’une part, parce qu’elle bénéficie d’un climat propice à l’agriculture et à l’élevage, bien plus que de l’autre côté de la frontière rwandaise. La plupart des agriculteurs rwandais, qui sont généralement des Tutsis, viennent illégalement sur le territoire congolais pour faire paître leurs bêtes.
 
Mais c’est surtout le sous-sol qui attire les convoitises. Il est riche en pierres précieuses mais aussi en tungstène ou en coltan, des matières qui servent à la fabrication d’appareils électroniques, notamment les téléphones portables. Ceci explique pourquoi ni le Rwanda ni le RD Congo n’ont intérêt à ce que la guerre s’arrête, puisque le conflit facilite les trafics [en 2010, les États-Unis ont promulgué une loi qui oblige les entreprises cotées en Bourse à publier en toute transparence les sommes versées dans le cadre d’achats de minerais au RD Congo].
 
Le conflit au Nord-Kivu va au-delà de la politique nationale ou bilatérale : c’est une guerre d’accès au gisement minier avec la complicité de multinationales de l’électronique qui en profitent pour se procurer des matières premières à bas prix. Tout cela, au détriment d’une population qui se meurt.