L’Ukraine devait être leur eldorado, mais leur quotidien relève plutôt du parcours du combattant : intimidations, insultes et agressions constituent le quotidien des étudiants africains, partis chercher un diplôme en Europe.
 
Dernier incident recensé : une vidéo publiée par un groupe d’étudiants du Congo-Brazzaville au début du mois de juillet. La vidéo, filmée dans la nuit du 2 au 3 juillet montre, une altercation entre des étudiants originaires du Congo-Brazzaville et de République démocratique du Congo (RDC), et des Ukrainiens à Ternopil, une ville de l’ouest du pays.
 
Selon des témoins, des Congolais fêtaient leur remise de diplôme dans une boîte de nuit du centre-ville. Aux alentours de 4 heures du matin, l’un d’entre eux aurait été insulté et attaqué par un groupe d’Ukrainiens. Mais c’est l’arrivée de l’ambulance qui a mis le feu aux poudres, car les infirmiers auraient refusé de soigner l’étudiant congolais blessé à la lèvre. La vidéo commence à ce moment.
 
 
Du temps de l'URSS, l’Ukraine accueillait beaucoup d’étudiants africains. Des accords bilatéraux entre des pays africains et des universités ukrainiennes avaient en effet été signés moment de la décolonisation, une façon de former de nouveaux cadres tout en faisant la promotion idéologique du communisme.
 
Selon le bureau ukrainien l'International Organization for Migration, 60 500 étudiants étrangers sont présents en Ukraine. Parmi eux, 10 000 seraient Africains. Entre 2007 et 2012, 204 actes racistes ont été recensés par cette organisation, principalement perpétrés contre des Asiatiques et des Africains. Seize victimes de violences racistes seraient même mortes après avoir été agressées.
 
L’Institution pour le développement de l’Europe de l’Est, une ONG basée à Kiev, parle par ailleurs d’escroquerie contre les migrants africains, qui constitueraient des cibles privilégiées pour des agences fantômes. Elle leur proposeraient des programmes de formation, de langue ou des logements factices. Selon cette ONG, les actes racistes sont fréquents en Ukraine. En janvier 2012, un journal de la même ville, Ternopil, avait publié un montage photo assimilant les "Noirs et les Arabes" à des singes.
 
Si vous êtes étudiant africain en Ukraine, n’hésitez pas à témoigner, en dessous de cet article, de votre quotidien sur place ou à nos transmettre votre témoignage à observers@france24.com .

"C’est quasiment impossible d’avoir du travail ici quand tu es Noir africain"

Tristan Terno (pseudonyme) est étudiant Congolais à Ternopil. Il a été témoin de la scène filmée, publiée ci-dessus.
 
Ces images montrent bien ce qu’il se passe quand il y a une altercation entre des Noirs africains et des Ukrainiens : le policier fait face aux Congolais et ne regarde même pas l’Ukrainien qui continue ses provocations. [Ce dernier] jette même son T-shirt pour nous montrer ses muscles et continue de nous insulter. Seuls les étudiants congolais se font gazer dans la séquence, alors que les deux parties sont impliquées dans la bagarre.
 
Ici en Ukraine, je me sens comme quelqu’un qui traverse une rivière et qui est obligé d’aller jusqu’au bout. Sur notre groupe d’une trentaine d’étudiants congolais à Ternopil, la plupart n’arrivent pas à s’en sortir. L’année universitaire coûte un bras, entre 1 800 dollars [1350 euros] dans la mécanique et 3 200 dollars [2 400 euros] pour ceux qui sont en médecine. Et c’est quasiment impossible d’avoir un permis de travail. Les plus chanceuses sont les filles africaines qui savent faire des tresses et qui peuvent se faire un peu d’argent.
 
Je ne demande pas grand-chose, même un travail de femme de ménage me conviendrait. Ça fait cinq ans que je vis ici, je dois faire ma dernière année pour valider mon diplôme. Mais je ne sais même pas si je vais avoir les moyens de boucler l’année. Je regrette d’être venu dans ce pays.
 
Une autre vidéo prise à l'intérieur de la boîte de nuit montre le début de la bagarre qui s'est déroulée ensuite dehors. Des "Berkut", forces spéciales de la police ukrainienne, interviennent pour arrêter des étudiants. Vidéo El Ninho Gomez.

"Un enfant m’a demandé 'c’est vrai que les gens vivent dans la forêt et dorment dans les arbres chez toi ?'"

Mamady Keita est un étudiant et un Mondoblogueur guinéen qui vit à Dnipropetrovsk.
 
Quand j’ai vu la vidéo, je n’ai pas vraiment été surpris. Ici les actes de racisme sont très fréquents. Je suis là depuis deux ans, je n’ai moi-même jamais été victime d’agression, mais très souvent d’intimidation et de racisme. On nous insulte souvent en ukrainien ou en russe et le mot qui revient le plus souvent c’est indéniablement "singes" pour nous désigner.
 
Parfois, ils nous insultent même dans notre langue ! Dimanche [le 4 août], j’étais dans une auberge de jeunesse à Kharkiv et la réceptionniste nous a traité de "kouna matata" [qui signifie "pas d’inquiétude" en swahili, une langue parlée en Afrique de l’Est]. C’était pour nous dire qu’on se fichait de tout, qu’on ne comprenait rien. Elle a ajouté qu’elle ne voulait pas de Noirs dans son auberge et ont a dû quitter les lieux.
 
Je suis venu à Kharkiv pour travailler pendant deux semaines sur un chantier. Mais au moment de la paye, l’employeur nous a dit qu’il ne nous devait rien [un étudiant étranger ne peut travailler et être rémunéré en Ukraine que s’il a un permis de travail]. Il nous a dit "aller vous plaindre où vous voulez" car il sait très bien qu’aucun policier ne prendra au sérieux notre plainte. Je n'était pas au courant de tout ça avant de partir en Ukraine.
J’ai été choqué de voir que même les enfants dès le plus jeune âge ont des préjugés. Dans un parc, quelques mois après mon arrivée, un enfant est venu me voir et m’a demandé, le plus naturellement du monde "j’ai appris que chez vous, il n’y a pas de maison, que les gens vivent dans la forêt et dorment dans les arbres, c’est vrai ?".
 
Les choses sont en train de changer cependant : il y a de plus en plus de filles Ukrainiennes qui sortent avec des Noirs africains, des entreprises qui commencent à employer des amis après l’obtention de leur diplôme. De moins en moins de boîtes de nuit refusent l’entrée aux Noirs. Ça fait deux ans que je vis à Dnipropetrovsk, et je dirais que globalement, la situation s’est un peu améliorée.