La gérante présente les œuvres des artistes de la résidence. Photo publiée sur la page Facebook Art Residence Aley
 
Comme tous les réfugiés, en quittant leur pays en guerre, les artistes syriens ont mis en suspend leur carrière. Aujourd’hui, une mécène installée au Liban a choisi d’ouvrir à ces peintres, sculpteurs et plasticiens les portes de sa vieille bâtisse ottomane afin qu’ils se remettent à créer. Une opportunité unique de redonner un souffle à leur carrière.
 
À Aley, un village perché dans le Mont-Liban, au sud-est de Beyrouth, l’architecte syrienne Raghad Mardini a décidé de restaurer sur ses fonds propres une ancienne étable de 150 mètres carrés. La résidence a spécialement été aménagée en ateliers, tous mis à la disposition d’artistes syriens ayant fui la guerre.
 
Depuis le début du soulèvement en mars 2011, plus de 90 000 Syriens ont fui leur pays pour le Liban voisin.
 
Un artiste de la résidence au travail. Derrière lui, la télé est branchée sur une chaîne d'information arabe.

"Jusque-là, au Liban, Syrien était synonyme d’ouvrier ou d’agent de renseignement du régime d’Assad"

Raghad Mardini est la fondatrice de la Résidence artistique d’Aley.
 
Cela fait cinq ans que je vis au Liban avec ma famille. Comme je le faisais à Damas, j’ai continué à chercher ici de vieilles maisons arabes à restaurer, jusqu’au jour où un ami originaire d’Aley m’a proposé de restaurer une étable vieille de 200 ans qui appartenait à sa famille.
 
Je suis tombée amoureuse du lieu dès ma première visite. J’ai accepté de la restaurer en échange d’un droit d’exploitation sur 10 ans. Les travaux ont duré un an, jusqu’en mai 2012. Entre temps, le nombre de Syriens réfugiés au Liban a explosé. Parmi eux il y avait beaucoup de mes amis artistes. Ils vivaient dans des conditions très difficiles à Beyrouth, parfois à cinq dans une seule pièce, sans aucun revenu. Il était impossible pour eux de créer quoi que ce soit dans ces conditions.
 
 
L'étable pendant la restauration.
 
Face à cette situation, j’ai eu l’idée de transformer cette ancienne étable en résidence artistique. Aujourd’hui, elle est divisée en deux parties : une destinée à l’hébergement et l’autre a été transformée en ateliers, cuisine et salle informatique. Les premiers résidents étaient des amis puis d’autres artistes syriens, que je ne connaissais pas jusque-là, les ont rejoints. Depuis un an, la résidence a accueilli 150 artistes. Chacun réside gratuitement ici durant un mois et nous leur donnons une bourse de 150 dollars par semaine qu’ils sont libres de dépenser comme bon leur semble. Beaucoup l’utilisent pour payer des dettes ou envoyer de l’argent à leur famille restée en Syrie. Nous leur assurons aussi tous les matériaux nécessaires à leur création artistique. Tout est mis en œuvre pour que l’artiste n’ait à s’occuper que de son travail.
 
La salle à manger collective de la résidence.
 
Une exposition dans la résidence.
 
Un artiste au travail.
 
"La majorité des artistes reviennent à travers leurs œuvres sur ce qu’ils ont vécu en Syrie"
 
Même si aucune directive n’est donnée, la majorité des artistes reviennent à travers leurs œuvres sur ce qu’ils ont vécu en Syrie, chacun à sa manière. Un artiste choisira par exemple de détourner le thème de la mort en l’exprimant à travers une explosion de couleurs. Un autre a été particulièrement traumatisé par la mort des enfants dont il a fait un sujet récurrent dans son œuvre.
 
Des morts enveloppés dans des linceuls multicolores, une œuvre de l'artiste Milad Ameen (à droite).
 
Branche d'olivier dans le bec d'une chouette (au lieu de la colombe, symbole de la paix), œuvre de l'artiste Fadi al-Hamwi.
 
 
Enfants dormant / morts, œuvre de l'artiste Rabee Kiwan.
 
Grâce à leur passage par ici, les artistes peuvent vendre leurs tableaux et leurs sculptures et se faire un nom notamment parce que le projet a été médiatisé. Nous les mettons aussi un contact avec un réseau artistique qui peut leur offrir des opportunités professionnelles. Certains se font repérer par des galeries ou des collectionneurs étrangers et poursuivent leur carrière hors du Liban. Avant de partir, chaque artiste nous laisse une œuvre de son choix parmi celles qu’il a créées ici. Cela nous permet de constituer une collection qu’on pourra exposer et ainsi continuer à financer ce projet.
 
Nous essayons de reconstituer leur environnent syrien d’avant la guerre afin que les artistes se sentent chez eux, ce qui implique aussi des divergences politiques et des débats très animés. Pour ma part, je tiens à ne pas rentrer dans ces discussions et j’essaye surtout de rappeler aux artistes que l’art doit avant tout être véhiculé la paix et pas les divergences.
 
Une soirée à la résidence. 
 
Jusque-là, au Liban, Syrien était synonyme d’ouvrier ou d’agent de renseignement du régime d’Assad. J’espère qu’avec notre résidence, ce regard évoluera.
 
Toutes les photos ont été publiées avec l'aimable autorisation de l'Art Residence Aley.
Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira (@SarraGrira), journaliste à FRANCE 24.