Le renforcement des sanctions internationales contre l’Iran a contraint de nombreux commerçants à quitter Dubaï d’où ils expédiaient légalement leurs produits vers la République islamique. Ces hommes d’affaires préfèrent désormais la côte du sultanat d’Oman, où ils peuvent faire passer illégalement leurs marchandises sans trop d’embûches.
 
Khasab, enclave du sultanat d’Oman située sur la partie arabique du détroit d’Hormouz, est idéalement placéeà 45 km de l’île iranienne de Qeshm. Si bien que de nombreux commerçants Iraniens se sont installés dans cette ville portuaire où ils louent les services de "shooties", désignation locale des "trafiquants, pour embarquer leur marchandise vers l’île de Qeshm, puis le reste de l’Iran.
 
"A" indique la ville de Khasab à Oman.
 
Selon plusieurs témoignages, côté iranien comme côté omanais, les autorités ferment les yeux sur ces pratiques. Un photographe iranien qui revenait d’un reportage dans la région a expliqué à FRANCE 24 que les autorités du sultanat s’efforcent tout de même d’empêcher les journalistes de parler de ce trafic. Après avoir pris des photos des trafiquants, il a lui-même été interrogé et la mémoire de son appareil quasiment intégralement effacée. On lui a par ailleurs fortement recommandé de ne plus approcher les Iraniens travaillant à Khasab.
 
Sous la pression des États-Unis, les Émirats Arabes Unis ont multiplié les mesures pour pousser les hommes d’affaires iraniens à quitter le pays. Des comptes en banque ont été gelés et les permis de travail ainsi que les emprunts bancaires sont plus difficile à obtenir.

"Les habitants de Khasab, principalement des salafistes donc anti-chiites, tolèrent ce trafic vers l’Iran"

Hamid est un journaliste iranien qui a passé plusieurs mois sur l’île iranienne de Qeshm. Il a accompagné des "shooties" dans leurs allers-retours vers Khasab.
 
Passer de Qeshm à Khasab est très facile. Avec leurs speedboats, les 'shooties' font ça en 45 minutes. Le trajet, récupérer les marchandises, revenir, tout ça se fait de nuit. Juste avant le lever du soleil, la marchandise est à Qeshm.
 
Les "shooties" rapportent des cigarettes, des vêtements, des paraboles satellites, des médicaments, des appareils ménagers fabriqués en Asie, des aliments secs et même parfois de la viande surgelée. [Selon l’agence de presse iranienne Mehr New Agency, près de 4 milliards d’euros de biens entrent illégalement dans le pays chaque année]. Je n’ai pas vu de matériel industriel passer, uniquement des biens de consommation. Au départ d’Iran vers Oman, j’ai vu passer des chèvres, des moutons, ou encore des substances illicites comme le hashish ou l’opium. Ils transportent aussi de l’essence diesel, qui est beaucoup moins chère en Iran, et la vendent aux nombreux bateaux qu’ils croisent dans le détroit.
 
Des deux côtés, la police laisse faire, et notamment du côté d’Oman, où cette nouvelle activité dans la zone de Khasab, jusque là très pauvre, a permis d’augmenter le niveau de vie des habitants. Dans le pire des cas, tout se règle avec un pot de vin. Mais les 'shooties' prennent tout de même des précautions et ils débarquent en général sur des plages isolées.
 
Des bateaux de trafiquants au large. Photo Afshin Valinejad.
 
Travailler comme "shootie" n’est pas facile. Ils gagnent peu et naviguer dans le golfe persique en pleine nuit peut être dangereux. Surtout qu’ils n’allument aucune lumière pour ne pas se faire remarquer. Certains utilisent des canettes pour cacher la braise de leur cigarette.
 
Parmi eux, il y a des femmes qu’ils appellent "khale", ce qui signifie "tante". Elle chargent et déchargent comme les hommes et sont très appréciées car elles éveillent moins les soupçons des autorités. Chaque "shootie" appartient généralement à une sorte de "gang", les autres doivent négocier avec ces gangs pour utiliser leurs bateaux. 
 
À Khasab, des entrepôts de plus de 4000 m2 ont été construits par des Iraniens. Ils sont totalement visibles et les propriétaires n’ont pas l’air de se soucier des autorités. Les commerçants que j’ai croisés stockent des marchandises et les envoient quand le prix des produits augmente en Iran. Les gens savent ce qui se passe mais ça ne leur pose pas de problème. C’est intéressant de voir que les habitants de Khasab, principalement des salafistes, donc anti-chiites, tolèrent ces hommes d’affaires chiites, puisqu’ils apportent de l’argent.