L’arrestation de 21 étudiants congolais par la police du Jalandhar, une ville du nord-ouest de l’Inde, provoque depuis lundi l’indignation de la communauté noire-africaine de l’État du Pendjab. Sur place, les Congolais dénoncent un climat de racisme insupportable. 
 
Le groupe d’étudiants congolais a été interpellé, samedi 15 juin, à un arrêt de bus de Jalandhar, près de l’université Lovely Professional où ils étudient.
 
Les causes de ces interpellations restent floues : selon le représentant de la police de Jalandhar, les forces de l’ordre enquêtaient sur un vol de bagages survenu la veille à cet arrêt de bus et étaient en train de vérifier l’identité de ressortissants congolais. Ces derniers auraient refusé d’obtempérer, donné des coups et, selon le rapport, cassé la caméra d’un journaliste présent sur les lieux. Une version relayée par les médias indiens.
 
Dans un rapport transmis à l’ambassade du Congo à New Delhi, la Communauté congolaise d’Inde (CCI) évoque, quant-à-elle, des provocations racistes et des menaces d’un groupe d’Indiens envers un étudiant congolais. Ce dernier aurait ensuite appelé ses amis et une bagarre aurait éclaté. La police a alors interpellé les Indiens et les Congolais impliqués dans la bagarre. Pourtant, à l'issue de la garde à vue, aucun Indien n'a été retenu, contrairement aux Congolais.
 
Dimanche 16 juin, les ressortissants congolais sont transférés du commissariat vers la cour de justice de Jalandhar. Vidéo publiée sur Youtube.
 
Jugé en comparution immédiate, ils ont été placés en détention provisoire pendant 14 jours, durée de détention maximale prévue par la loi, à l'issue desquels ils seront jugés. Selon la CCI, qui dit avoir rendu visite aux détenus, "les conditions de détention [des ressortissants congolais] sont inhumaines, et [ces derniers] disent être victimes de tortures et d’insultes en tout genre".
 
Contacté par FRANCE 24, le premier secrétaire de l’ambassade du Congo en Inde, Jean Baptiste Kasongo, "condamne fermement ce qui s’est passé" et s’étonne que seuls des Congolais aient été jugés. Il réclame une "justice équitable" et ironise sur le fait que, pour les forces de l’ordre, "les criminels ne pouvaient être que les Congolais".
Le ministère de l’Intérieur indien a également été invité à s’exprimer mais n’a pour le moment pas répondu à nos questions. Nous publierons sa réponse si celle-ci nous parvient.
 
Les Congolais arrêtés sont transférés à la cour de justice de Jalandhar dimanche 16 juin. Vidéo relayée sur Facebook.

"Ils nous provoquent car ils savent que, quoi qu’il arrive, c’est le Noir qui sera interpellé"

Keita (pseudonyme) est étudiant en informatique à l’université Lovely Professional de Jalandhar. Il faisait partie des Congolais interpellés mais a réussi à s’enfuir du commissariat où les policiers les interrogeaient.
 
Le Congolais qui a été pris a parti par des Indiens, à l’origine de la bagarre, est un de mes amis. Alors qu’il retirait de l’argent, une voiture s’est dirigé vers lui et l’a "tamponné". Ces "tamponnages" en voiture sur des Noirs africains sont très fréquents dans le Pendjab, c’est une façon d’intimider et de provoquer pour pousser à la faute car ils savent que, quoi qu’il arrive, c’est le Noir qui sera interpellé.
 
Mon ami a alors demandé des explications, et les Indiens sont descendus de voiture avec des battes de cricket en lui disant qu’ils allaient lui faire la peau. C’est à ce moment qu’il nous a appelés, que nous l’avons rejoint pour le défendre et que ça a dégénéré. [Cette version n’a pu être vérifiée indépendamment par FRANCE 24, NDLR]
 
Lorsque les policiers nous ont arrêtés, ils n’ont pas été agressifs. Mais une fois dans le commissariat, ils ont été de plus en plus menaçant. J’ai réussi à m’enfuir en courant, en échappant à la vigilance de l’un d’entre eux. J’ai entendu à ce moment-là mes amis crier et aperçu de loin les policiers les frapper.
 
"On nous interpelle en faisant des bruits de singe"
 
Dans l’esprit des Indiens, et même des policiers, le Noir est suspect. Nous sommes régulièrement accusés d’être des dealers ou des alcooliques. Je ne peux pas aller chez le médecin sans que celui-ci ne demande si je prends de la drogue.
 
Il est fréquent que des Indiens nous interpellent en disant "kalou" ["nègre" en hindi, NDLR] en faisant des bruits de singe. N’importe quelle action quotidienne est plus compliquée pour nous. Lorsque l’on fait des démarches administratives, on tombe souvent sur des gens qui nous parlent en hindi et se moquent de nous. D’autres nous disent que l’Inde est déjà surpeuplé et qu’on n’a rien à faire ici.

"On a l’impression que pour eux, le Noir est maudit des dieux"

Christophe Okito est président de l’Association des étudiants Africains en Inde.
 
Les Africains viennent en Inde parce que les visas étudiants sont facile à avoir notamment dans le domaine de l’informatique et des technologies. Nous sommes entre 500 et 600 Noirs africains à Jalandhar dont une cinquantaine de Congolais. Le Pendjab est un État très religieux [60% des Pendjabis sont sikhs et l’État abrite le principal lieu saint du sikhisme, le Temple d’Or, NDLR], et de façon générale, les étrangers sont très mal perçus. Il y a une sorte de repli identitaire plus important qu’ailleurs en Inde.
 
On a vraiment l’impression que, pour eux, le Noir est maudit des dieux, qu’il est voué à être un esclave, alors que le Blanc est signe de réussite. Ici, l’intolérance et le racisme transforme le Pendjab en enfer des Noirs africains. C’est moins le cas à New Delhi, où la population est beaucoup plus multiculturelle.
 
Mais ce n’est pas la première fois qu’un Noir est pris à partie par des Indiens dans le Pendjab. En avril 2012, un jeune burundais avait été tabassé et est resté neuf mois dans le coma. Mais la situation est telle qu’on envisage en ce moment que les étudiants congolais qui ne sont pas en dernière année d’étude soient transférés dans des universités à New Delhi pour leur sécurité.
 
Cette nouvelle injustice a poussé tous les Noirs africains de Jalandhar à se réunir et nous planifions d’organiser prochainement des actions pour dénoncer ce que nous vivons.