Les maisons du quartier populaire de la Médina, à Casablanca, s’effondrent les unes après les autres. Le dernier incident remonte à jeudi, quand deux nouvelles habitations se sont affaissées. Si le sinistre n’a, cette fois-ci, pas fait de morts, les habitants sont révoltés de devoir vivre avec cette épée de Damoclès au-dessus de leur tête.
 
Le phénomène a pris de l’ampleur depuis un an. Le 1er mai dernier, deux maisons sont tombées en ruine faisant une blessée grave et dix nouvelles familles sans toit. En juin 2012, deux hommes et une fillette ont péri dans l’effondrement d’une habitation, alors qu’un mois auparavant, un drame similaire avaient ôté la vie à cinq personnes.
 
Pour l’association Awlad L'Mdina [Les enfants de la Médina], les pouvoirs publics sont responsables de cette situation. Selon elle, le projet de réhabilitation de ce quartier historique, lancé en 2011 et toujours en cours, se serait fait de façon si précipitée que "les constructions sont encore plus fragilisées qu’auparavant".
 
Selon le ministère de l’Habitat, de l’Urbanisme et de la Politique de la ville, le nombre de logements menaçants au Maroc s’élève à 144 000 unités – 66 000 pour la seule Casablanca.
 
Toutes les photos ont été prises par l'association Awlad L'Mdina le 9 mai au soir, après l'effondrement de deux maisons dans le quartier de Houmane.
 
 
 
 
 

"On est dans l’anarchie la plus totale"

Nouari Bouchaib habitait dans une des deux maisons qui s’est effondrée le 1er mai dernier. Il est vendeur ambulant de fruits et légumes.
 
J’ai eu beaucoup de chance. Quand l’incident s’est produit, j’étais au hammam. À mon retour, j’ai découvert une maison en ruine et une foule de gens qui l’encerclait, de nombreux policiers ainsi que les autorités locales. Je suis évidemment sous le choc mais pas surpris. La maison menaçait de s’effondrer depuis longtemps. Tous les murs étaient lézardés et cela allait de mal en pis. C’est le plafond de notre appartement qui a fini par céder provoquant la chute de notre voisine du dessus dans notre cuisine [Nezha Elamrani, 41 ans, s’est gravement blessée au niveau de la colonne vertébrale. Elle a été admise au centre hospitalier Ibn Rochd de Casablanca].
 
 
Les maisons de la Médina sont vétustes et pas du tout entretenues. Pour pouvoir loger plus de gens, des étages supplémentaires ont été construits alors que les fondations d’origine n’étaient pas adaptées pour supporter cette charge. On est dans l’anarchie la plus totale.
 
"On nous a promis un nouveau logement dans la périphérie de Casablanca"
 
Depuis ce drame, je dors dans une école qui sert de refuge aux personnes dont les maisons se sont également écroulées. Je suis obligé de partager la salle de classe, qui me sert de chambre, avec une autre famille. Nous n’avons aucune intimité, nous sommes les uns sur les autres, c’est vraiment difficile. Du coup, j’ai préféré que mes deux filles aillent dormir chez ma mère. Ma femme, elle, est hébergée chez une amie.
 
En août dernier, une commission chargée du recensement des habitations menacées de tomber en ruine et du relogement des victimes est venue nous rendre visite sur demande du roi Mohamed VI. Ils nous ont promis un nouveau logement dans la périphérie de Casablanca, mais à chaque fois qu’on les relance on nous dit de patienter encore, que les travaux ont pris un peu de retard et qu’il ne faut pas s’inquiéter… Mais cela dure inlassablement.
 
 
 

"C’est comme si les habitants avaient un statut de réfugiés dans leur propre ville"

Moussa Sirajeddine est président de l'association Awlad L'Mdina. Il vit à Casablanca.
 
La situation est dramatique. Au début du siècle dernier, les constructions ne dépassaient pas un étage ou deux. Aujourd’hui, on a affaire à de véritables immeubles. Ces surélévations anarchiques effectuées sans renforcement des structures de base ont provoqué avec le temps un tassement. Les autorités ont choisi de fermer les yeux devant la catastrophe annoncée. Il y a deux ans, des travaux censés consolider les maisons ont été entrepris. Mais les matériaux sont de très mauvaise qualité et les raccordements entre les canalisations existantes et le réseau public ont été exécutés à la hâte. On ne compte plus aujourd’hui le nombre d’inondations dans les maisons. Sans parler des effondrements qui se sont fortement accentués depuis un an.
 
Il y a quelques mois, une première vague d’habitants avait été obligée d’évacuer leurs maisons en raison des risques d’effondrement. Ils ont été parqués dans des locaux publics sans aucun respect de leur dignité humaine et sans savoir combien de temps cela durerait. Et la situation perdure. C’est comme si les habitants avaient un statut de réfugiés dans leur propre ville.
 
Les maisons s’effondrent dans l’indifférence totale des autorités locales. Avec le retour des fortes chaleurs estivales, les murs des habitations vont s’assécher, augmentant les risques d’affaissement. Le feuilleton n’est pas prêt de s’arrêter.
 
 
Billet rédigé avec la collaboration de Grégoire Remund, journaliste à France 24.