Photo d'un prédicateur devant un lycée de la ville de Sousse.
 
Devant un lycée, dans le bus ou sur une place : un nouveau phénomène s’est propagé depuis plusieurs mois en Tunisie, celui des prédicateurs religieux. Tunisiens ou originaires de pays du Golfe, ils sont de plus en plus nombreux à utiliser l’espace public pour promouvoir leurs visions de la religion.
 
Leurs vidéos pullulent sur Internet et des pages leur sont consacrées sur les réseaux sociaux. Ces prédicateurs, dont les discours peuvent être plus ou moins radicaux, sont des imams qui, au-delà de leurs mosquées, vont prêcher dans la rue pour inciter les gens à "revenir vers le chemin de Dieu". Equipés de micros et de baffles, ils improvisent leurs prêches parfois dans des "tentes de prosélytisme", ou même en pleine rue.
 
Un imam en train de faire un prêche devant un lycée à Sousse.
 
Le même imam dans un bus
 
Cette forme de prosélytisme dans les espaces publics est nouvelle en Tunisie, où le régime de Ben Ali proscrivait les rassemblements politiques ou religieux dont il n’était pas l’organisateur. Il n’existe en revanche pas de loi qui interdise ou régule le prosélytisme dans les lieux publics. Mais tout rassemblement public doit toutefois être signalé auprès des autorités avant sa tenue. Contacté par FRANCE 24, M. Lotfi Hidouri, du bureau de communication du ministère de l’Intérieur, a affirmé que son institution était au courant de ce phénomène. Il a cependant refusé de dire si le ministère avait ou non autorisé ces récents rassemblements.

"Les gens sont souvent intimidés et n'osent pas contester"

Messaoud Romdhani est le vice-président de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme.
 
Les gens ont été tellement privés de leurs libertés durant plusieurs années qu’ils ont aujourd’hui une mauvaise compréhension et une mauvaise pratique de la liberté d’expression qu’ils confondent parfois avec l’anarchie. Pourtant, être libre ne veut pas dire avoir le droit de tout dire n’importe où, n’importe comment !
 
Ces pratiques sont également encouragées par les vagues de prédicateurs venus du Golfe ou du Moyen-Orient pour visiter la Tunisie. Et bien que certains aient des discours extrémistes, ces imams étrangers viennent souvent en Tunisie avec la bénédiction du gouvernement ou du premier parti au pouvoir, le parti islamiste Ennahdha, qui va jusqu’à les accueillir et leur souhaiter la bienvenue.
 
Ici à Sfax, deuxième ville du pays, un député d'Ennahda prononce un discours pour souhaiter la bienvenue à un imam égyptien en visite dans le pays.
 
D’un autre côté, le simple citoyen n’est pas toujours au fait de ses droits. Dans la vidéo du bus par exemple, personne n’a eu le réflexe d’aller dire à ce monsieur qu’il pourrait déranger les voyageurs avec son discours, sans doute parce qu’ils étaient intimidés. Bien souvent, les Tunisiens assimilent le prosélytisme religieux à une forme d’extrémisme. Ils évitent donc d’intervenir de peur de se faire agresser.
 
Au lendemain de la diffusion de la vidéo montrant l'imam faisant un prêche dans un bus, des Tunisiens ont tourné cette vidéo, également dans un bus, et l'ont diffusée sur les réseaux sociaux en l'intitulant : "Réponse au prédicateur salafiste qui fait du prosélytisme dans un bus".
 
Nous avons à plusieurs reprises alerté les autorités contre la propagation de ces pratiques dans le pays car nous considérons qu’elles peuvent avoir des conséquences néfastes sur la société. Ces imams divisent la société [dans certains discours, les prédicateurs opposent croyants et "laïques", NDLR], en prônant par exemple la séparation des sexes dans les institutions scolaires ou en encourageant à faire porter le voile à des petites filles de quatre ans. Certains s’adressent à des mineurs. Plus influençables, ils peuvent facilement se faire entraîner vers une pratique extrémiste de la religion. Cela n’encourage pas le vivre ensemble mais véhicule au contraire un message de haine.
 
Les autorités n’ont pas réagi à nos appels et aucune mesure concrète n’a été prise pour mettre fin à ces pratiques. Cependant, il est aussi du devoir des organisations de la société civile de se mobiliser. La population doit être sensibilisée aux dangers de ce prosélytisme et comprendre qu’elle a le droit de contester la présence de ces prédicateurs. C’est le rôle de tout citoyen de veiller à la protection de l’espace public. Malheureusement, la société civile n’est pas aussi présente que les imams sur le terrain.
Cet article a été écrit en collaboration avec Sarra Grira (@SarraGrira), journaliste à France 24.