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Arrestation d'un habitant en bas d'un immeuble où logent des étudiants africains à Tunis. Capture de la vidéo de notre Observatrice.
 
Une habitante d’un immeuble de Tunis, où logent des étudiants africains, a filmé lundi soir l’arrestation d’un de ses voisins. Pourtant, c’est ce dernier qui avait appelé la police à l’aide alors qu’un groupe d’hommes attaquait son immeuble à coups de pierres.
 
L’incident a eu lieu dans la nuit du 29 au 30 avril dans le quartier Lafayette situé dans le centre ville de Tunis. Le bâtiment, que certains dans le voisinage n’hésitent pas à appeler l’"immeuble des Noirs", est en très grande majorité habité par des étudiants noirs-africains inscrits dans les universités de la capitale tunisienne.
 
Aucune étude n’a pour l’heure été menée par les autorités sur le racisme en Tunisie.
 
Sur cette vidéo filmée par notre Observatrice après que des pierres ont été jetées sur l'immeuble, le voisin est descendu. Les personnes qui se trouvent en bas l'insulte. On entend l'un d'entre eux dire "C'est la Tunisie ici!"

"Le racisme a toujours existé, mais les étudiants étrangers étaient mieux protégés sous Ben Ali"

Shaynacarter (pseudonyme) est étudiante congolaise, elle habite l’immeuble où a eu lieu l’altercation et a filmé l’arrestation de son voisin. Elle habite en Tunisie depuis cinq ans.
 
Tout a commencé avec une altercation entre un chauffeur de taxi tunisien et un habitant sénégalais de mon immeuble, qui est aussi un de mes amis. Il m’a expliqué qu’il s’était fait traiter de "guera guera" par le chauffeur, c'est-à-dire singe, et de là une bagarre a éclaté. Le chauffeur a sorti un bâton pour le frapper, mon ami l’a récupéré ensuite pour le battre à son tour, puis ils ont été séparés et mon ami est parti de son côté. Tout ça s’est passé à deux pas de notre immeuble. Le taxi est ensuite revenu en bas du bâtiment où habite le Sénégalais, il était accompagné de plusieurs personnes munies de bâtons et de pierres qui se sont attaquées à la façade de l’immeuble. Or, il se trouve que l’appartement de mon ami ne donne pas sur la rue et qu’il n’était même pas chez lui !
 
Il n’arrêtait pas de répéter "Mais c’est moi qui vous ai appelés ! Et vous voulez m’embarquer !"
 
Quand nous avons entendu du bruit nous nous sommes tous penchés par la fenêtre. C’est alors qu’ils ont vus que nous étions tous noirs et se sont mis à proférer des insultes racistes. Ils n’ont pas atteint ma fenêtre avec les projectiles mais ont brisé celle de l’appartement du premier étage. L’étudiant qui y habite a donc appelé la police. Puis, il est descendu pensant que les policiers allaient lui venir en aide. Très rapidement les choses ont basculé, la police s’est adressée à lui comme s’il était à l’origine des violences. Il s’est mis sur la défensive et n’arrêtait pas de répéter "Mais c’est moi qui vous ai appelés ! Et vous voulez m’embarquer !". Tout ça sous les yeux des agresseurs qui se trouvaient à quelques mètres, toujours munis de leurs bâtons et qui ne cessaient de l’insulter. D’après ce que j’ai entendu, la police lui a demandé de venir au commissariat pour un contrôle. Finalement, il a été traîné de force dans la voiture, comme on le voit sur la vidéo. [Selon Raoul Fone, ancien Président de l'Association des étudiants et stagiaires africains en Tunisie, dans ce type d’altercations, il arrive aussi que la police emmène immédiatement la personne agressée pour la protéger, ce qui pourrait être le cas ici]. À 0’33 secondes, on voit qu’il reçoit un coup de bâton de la part d’un des hommes présents. [Le policier repousse l’assaillant mais ne l’interpelle pas].
 
Vidéo de l'arrestation du jeune homme filmée par notre Observatrice.
 
Il a été libéré deux heures plus tard, mais les personnes qui ont attaqué l’immeuble n’ont pas du tout été inquiétées, ni pour les jets de pierres, ni pour avoir tenté de forcer l’entrée de l’immeuble qui est heureusement très sécurisée.
 
Façade de l'immeuble. Photo prise le lendemain par notre Observatrice.
 
Photo prise le lendemain de l'attaque dans l'appartement du premier étage qui a été la cible des jets de pierre.
 
"J’ai entendu des personnes crier ‘Ben Ali est parti. C’est la Tunisie ici, pas l’Afrique !’"
 
Cet incident est tout à fait représentatif du climat d’insécurité dans lequel nous vivons depuis la chute de Ben Ali. Évidemment, tous les Tunisiens sont concernés mais je pense que nous, les étrangers noirs, sommes particulièrement exposés. D’une part, parce que le racisme contre les Noirs est bien ancré en Tunisie. D’autre part, parce certains Tunisiens considèrent que les étudiants étrangers, notamment les Noirs-africains, étaient trop protégés sous le régime de Ben Ali. C’est vrai que la police nous soutenait souvent en cas de petites altercations. Les étudiants étrangers noirs sont majoritaires dans les universités privées et le régime n’avait pas intérêt à ce que ça change. Or aujourd’hui, ce sont ces mêmes personnes qui estiment que nous devons rentrer chez nous. D’ailleurs, ce soir là, j’ai entendu des personnes crier "Ben Ali est parti. C’est la Tunisie ici, pas l’Afrique !".
 
FRANCE 24 a sollicité le commissariat en charge de cette zone et le ministère de l’Intérieur, qui n’ont pour l’heure pas répondu à nos questions.