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Les habitants de Balobe doivent reconstruire leur village détruit par une guerre opposant armée et milices. Photos Alain Wandimoyi.
 
Pendant une décennie, le territoire de Bafwasende, situé dans le nord-est de la République démocratique du Congo, a été le théâtre d’un conflit armé sur fond de tensions ethno-tribales entraînant des déplacements massifs de population. Les habitants des villages d’Opienge et de Balobe reviennent progressivement depuis 2010 sur leurs anciens lieux de vie et repartent de zéro. Notre Observateur a rencontré ces "retournés".
 
Avant 2009, la région était habitée par 12 000 familles soit environ 60 000 personnes, selon le Comité International de la Croix-Rouge (CICR) de Kisangani. Les forces militaires congolaises s’opposent depuis près de 15 ans des milices Maï-Maï qui cherchent à contrôler ce territoire riche en minerais. En 2009, l’intensification du conflit a entraîné le déplacement de l’intégralité des populations de cette zone laissant les villages d’Opienge et de Balobe, séparés de 60 kilomètres, à l’abandon pendant des mois.
 
Pour accéder au village, la mission du CICR doit déblayer des hectares de végétation.
 
Lors de leur retour progressif entre 2010 et 2012, les habitants ont découvert leur village totalement détruit par les affrontements. Très difficile d’accès car située en plein milieu de la forêt équatoriale congolaise, la zone n’a pu recevoir l’aide humanitaire qu’à partir de 2011 avec des distributions de semences et l’aide à la reprise d’une activité agricole.
 
Depuis 2012, le CICR a mis en place un système de "cash-for-work" (argent contre travail) qui permet de rémunérer les habitants en échange de la reconstruction de leur village. Une façon pour l’organisation humanitaire de réinjecter de l’argent dans l’économie ravagée du territoire. 
 
Une maison en cours de construction par un habitant du village.

"Des villageois ont passé des mois dans la forêt à se nourrir de fruits sauvages et de chasse pour survivre"

Alain Wandimoyi est photographe et blogueur à Goma, en République démocratique du Congo.
 
Pour se rendre à Balobe, ça a été la croix et la bannière : nous avons d’abord parcouru 340 kilomètres en voiture avec la mission du CICR pour aller à Opienge. Entre ce village et Balobe, il n’y avait plus de route, pas de présence humaine, juste une végétation luxuriante qui bloquait notre progression. C’était impossible d’y aller avec un véhicule et nous avons du parcourir 60 kilomètres à moto, en passant par des rivières et des ponts délabrés. Nous avons mis un peu plus de six heures pour parcourir cette distance en avançant dans la forêt et en déblayant les routes sur notre passage.
 
La zone est impossible d'accès pour un quatre-roues, et les motos doivent traverser des ponts de fortune.
 
"Ils n’ont plus rien, mais font preuve d’une énergie incroyable pour reconstruire leur vie"
 
À Balobe, j’ai découvert une population qui a tout perdu : leurs maisons ont été brûlées, leurs champs saccagés, et la nature avait repris ses droits pendant leur absence. Des villageois m’ont raconté qu’ils ont passé de longs mois, peut-être des années dans le parc national de la Maiko, une grande forêt adjacente, à se nourrir de fruits sauvages et de chasse pour survivre. Ils ne pouvaient même pas me dire combien de temps ça a duré, ça leur a semblé une éternité.
 
Depuis 2010, ces personnes commencent à revenir à Balobe. Ils n’ont plus rien, et pourtant, depuis ils font preuve d’une énergie incroyable pour reconstruire leur vie : les habitants rebâtissent leurs propres domiciles mais s’organisent également avec les moyens du bord pour s’entraider et reconstruire les maisons des autres. On sent une très grande solidarité entre les membres du village qui se sentent responsabilisés. C’est très important pour eux : ça leur redonne une dignité et ça leur apporte 70 dollars par maison reconstruite que leur donne le CICR.
 
Un habitant du village reconstruit sa maison pour profiter du système "cash-for-work" mis en place par le CICR.
 
"Les habitants sont dépendants des marchands à vélo qui peuvent mettre jusqu'à 4 heures pour rejoindre Balobe"
 
Des outils, comme des filets de pêche, sont également distribués aux habitants pour les inciter à reprendre une activité. On leur donne également des accessoires pour défricher leurs champs. Comme il n’y a pas beaucoup d’argent, les villageois comptent principalement sur les militaires dans la zone qui sont les personnes qui ont le plus de moyens financiers. Ils leur achètent du poisson ou les légumes qu’ils ont cultivés. Ça permet de relancer l’économie.
  
Malgré toutes ces mesures, la vie reste chère pour eux : les prix sont en moyenne trois fois supérieurs à ceux des grandes villes congolaises. Les habitants sont dépendants de marchands à vélo qui font souvent 3 à 4 heures de route dans la forêt pour acheminer des biens de première nécessité.
 
Le CICR distribue du matériel pour permettre aux villageois de pêcher et de vendre leurs poissons.
 
Ce qui m’a touché, c’est la joie des villageois à notre arrivée. L’accès à la zone étant très difficile, et ils voient peu de monde, donc ils sont très heureux de voir des personnes qui viennent pour s’intéresser à eux et pour les aider.
 
On parle beaucoup du sort des déplacés en République démocratique du Congo et même dans d’autres pays touchés par des guerres, mais on parle rarement des personnes qui reviennent après avoir tout perdu. Après tout ce qu’ils ont vécu, je les trouve extrêmement courageux.
 
 
 
Ce billet a été rédigé en collaboration avec Alexandre Capron (@alexcapron), journaliste aux Observateurs de FRANCE 24.