Des soldats de la Séléka rentrent dans le quartier Boy Rabé samedi 13 avril. Photo publiée sur Facebook par Diaspora.
 
Bangui a été le théâtre d’un regain de violences le week-end du 13 avril entre des membres de la Séléka, nouvelle coalition au pouvoir, et la population. Des habitants des quartiers de la capitale où ont eu lieu des affrontements dénoncent des opérations de désarmement devenues des prétextes pour piller la population. 
 
Samedi 13 avril, Michel Djotodia, le chef de la rébellion centrafricaine Séléka, qui avait chassé François Bozizé du pouvoir le 24 mars, a été investi président sans vote, par acclamation, pour les dix-huit prochains mois. Dans ses objectifs, le nouveau chef de l’État avait affirmé vouloir poursuivre le processus ‘DDR ‘ (désarmement, démobilisation, réintégration) visant principalement les anciens militaires fidèles au président Bozizé.
 
Ce processus est à l'origine des affrontements de ce week-end : les habitants refusent de se soumettre au contrôle de la Séléka et les accusent d'utiliser l'argument du désarmement pour s'adonner à des pillages tous azimuts. 
 
Une première vague de pillage avait eu lieu après le 24 mars faisant plus de 119 morts et 456 blessés selon la Croix Rouge. Ce week-end, trois arrondissements ont été principalement concernés par les violences : samedi et dimanche, dans les quartiers de Ouango et Ngaragba, dans l’est de Bangui, des échanges de tirs ont eu lieu entre des patrouilles de la coalition au pouvoir et des habitants ; puis dimanche dans le quartier de Boy Rabé, dans le nord de la capitale, d'autres scènes de pillages ont attisé les tensions entre habitants et membres de la Séléka.
 
 

"Ils sont restés deux heures chez moi et ont embarqué tout le matériel électronique"

 Alban J. (pseudonyme) est sans emploi. Il a été victime d’un pillage samedi 13 avril à son domicile dans le quatrième arrondissement de Bangui, dans l'est de la capitale.
 
Durant la journée, des jeunes du quartier s’étaient opposés aux membres de la Séléka qui faisaient le tour des maisons du quartier. Il y a eu des échanges de tirs pendant cinq heures. On pensait que c’était fini, mais un peu avant 20 heures, huit hommes en uniformes, avec des bérets rouges [uniforme traditionnel de la Séléka] ont débarqué chez moi.
 
Il n’y en avait qu’un qui parlait sango [la langue nationale centrafricaine], les autres ne parlaient même pas français ou anglais mais conversaient en arabe [de nombreux combattants de la Séléka ont été recrutés au Tchad et au Soudan]. Ils m’ont d’abord demandé si je faisais partie de la famille Bozizé, si j’étais de l’ethnie Gbaya [l’ethnie de l’ancien président François Bozizé] et si j’étais un ancien militaire. J’ai montré mes papiers pour prouver que ce n’était pas le cas, mais ils m’ont dit "ça nous est égal" et ont tiré sur les murs pour me faire comprendre qu’il fallait obtempérer.
 
Photo prise samedi dans l'appartement de notre Observateur saccagé par des membres de la coalition Séléka.
 
Ils nous ont fait asseoir par terre, ma famille et moi, les mains derrière la nuque, et un homme nous a tenus en joue. Ils ont passé deux heures chez nous, ont tout saccagé, et embarqué tous les appareils électroniques : nos ordinateurs, nos téléphones portables, même notre réfrigérateur. En partant, l’homme qui parlait sango nous a dit qu’ils allaient revenir à 4 heures du matin et en finir avec nous. Nous avons alors décidé qu’il fallait laisser la maison et partir se mettre à l’abri chez nos proches, dans un autre quartier.
 
La veille du pillage de sa maison, notre Observateur avait filmé en cachette le vol du véhicule de son voisin : "On y voit des rebelles armés, accompagnés de jeunes désoeuvrés qui leurs servent d'‘indics’, enlever la plaque d’immatriculation avant, et s’en aller avec le véhicule" nous a t-il expliqué.

"La Séléka cherche principalement les jeunes garçons qui auraient fait parti de la COCORA"

Crispin B. (pseudo) a 29 ans. Il vit dans un quartier à l’est de Bangui.
 
Que tu sois pauvre ou riche, ils ne font pas de différence : samedi, dans le 7e arrondissement de Bangui [dans l’est de la capitale], ils ont tué à bout portant une vendeuse de mangues dans la rue qui était avec son bébé de huit mois. C’est pour cela que la population du quartier a décidé de se révolter contre l'injustice dont nous sommes victimes.
 
Le convoi de la Croix-Rouge emmenant le corps de la vendeuse de rue tuée à bout portant selon notre Observateur.
 
Les membres de la Séléka partent principalement à la recherche des jeunes hommes qui sont en âge de servir pour l’armée. Ils sont très suspicieux car ils savent que beaucoup de garçons du quartier ont aussi servi dans la coalition des patriotes contre la rébellion armée (COCORA), ces groupes de jeunes qui assuraient la sécurité des quartiers [une initiative encouragée par l'ancien président Bozizé]. Tout le monde est suspect : j’ai moi-même dû me cacher cinq heures dans la forêt de la colline de Bangui pour éviter d’être interpellé ce samedi.
 
C’est invivable, on a le sentiment de ne plus être en sécurité depuis que les membres de la Séléka se permettent n’importe quoi sans aucun contrôle. On pensait que le président Djotodia allait intervenir pour dissoudre ces groupes de pilleurs, mais au contraire, il a confirmé leur légitimité en expliquant que la priorité, c’était de désarmer les anciens militaires.
 
Ce billet a été rédigé en collaboration avec Alexandre Capron (@alexcapron), journaliste aux Observateurs de FRANCE 24.