L’image, postée sur Facebook, est difficile à regarder. Un jeune homme, les yeux au beurre noir, une dent cassée, du sang sur le visage et sur la chemise. En légende : "Voici le visage de l’homophobie". Au lendemain de son agression dans la rue, un jeune Néerlandais qui habite à Paris a décidé de témoigner de l’agression dont il a été victime…
 
Selon une enquête réalisée en 2011, près d’un homosexuel sur deux en France aurait été victime d’une agression homophobe, qu’elle soit physique ou verbale, et près d’un quart aurait été agressé physiquement au moins une fois.

"On s'est demandé si c'était trop choquant ou trop exhibitionniste. Mais on s'est dit, après tout : c'est la réalité"

Wilfred de Bruijn est néerlandais. Il vit à Paris depuis 2003, où il travaille comme bibliothécaire.
 
Dimanche, vers 3h et demie du matin, mon ami Olivier et moi rentrions à pied d’une fête dans le 19e. Nous marchions bras dessus bras dessous, rue des Ardennes, quand ils nous ont attaqués. On ne les a pas vus venir. Je ne me souviens de rien - je me suis réveillé dans une ambulance, recouvert de sang.
 
Olivier, lui, n’a pas perdu connaissance. Il m’a raconté qu’il a entendu quelqu’un crier quelque chose comme : "Tiens, des homos !" et il a reçu un coup en pleine figure. Il avait les yeux pleins de sang, donc il n’a pas bien pu voir les agresseurs, mais il pense qu’ils étaient trois ou quatre. Malgré le sang, il m’a quand même vu par terre ; les agresseurs me rouaient de coups de pied dans le visage.
 
Résultat, j’ai eu la lèvre déchirée, une dent d’avant cassée, et sept fractures au crâne, surtout du côté droit de mon visage, autour des yeux et du nez. J’ai vomi beaucoup de sang. Heureusement, je n’ai pas de lésions ni au cerveau ni aux yeux.
 
"Je suis assez stupéfait de la réaction que cette photo a provoquée"
 
Quand nous sommes rentrés de l’hôpital, j’ai demandé à Olivier de me prendre en photo. Plus tard, dans l’après-midi, je me suis dit que je devrais la mettre sur Facebook. Nous en avons beaucoup parlé - on s’est demandé si c’était trop choquant, ou trop exhibitionniste. Mais on s’est dit, après tout, c’est la réalité, et c’est loin d’être un cas isolé.
 
Je suis assez stupéfait de la réaction que cette photo a provoquée. J’ai reçu un coup de téléphone du maire du 19e, et la police est venue chez moi pour nous dire de porter plainte au commissariat, chose que l’on voulait faire. J’ai aussi reçu des messages très touchants de personnes du monde entier, d’Afrique du Sud au Brésil…
 
La police cherche une personne qui a vu la scène et a d’ailleurs appelé les secours, dans l’espoir qu’ils puissent reconnaître les agresseurs. Ils nous ont aussi dit qu’ils allaient analyser les images tournées par des caméras de surveillance du quartier.
 
"Samedi soir, pour une fois, on n’était pas sur nos gardes"
 
Je m’étais déjà fait agresser verbalement dans la rue, mais jamais physiquement. Bien sûr, comme tous mes amis homosexuels, je fais attention - on évite de se tenir la main dans le métro ; on s’embrasse sur la joue, par sur la bouche, à part dans le Marais. Mais, samedi soir, on était en pleine discussion, on était de bonne humeur, on n’était pas sur nos gardes.
 
Je ne sais pas, et je ne saurai sans doute jamais, si cette agression est liée à l’atmosphère tendue en France en ce moment, due au débat sur le mariage pour tous. Mais cela ne m’étonnerait pas. Je dois dire que je suis choqué de voir combien les choses ont dégénéré depuis l’été dernier [Dernier incident en date, samedi, des militants contre le mariage homosexuel ont recouvert d’affiches la devanture d’un bâtiment ou travaillent des promoteurs du mariage pour tous. Et,  vendredi, le député PS Erwann Binet, rapporteur du projet de loi sur le mariage homosexuel, a été pris à parti par des militants d’extrême droite, incident à la suite duquel il a annoncé devoir annuler plusieurs débats pour des raisons de sécurité, NDLR]. On entend des horreurs sur les homosexuels sans arrêt. J’étais peut-être naïf avant, mais il me semble maintenant que l’homophobie est profondément ancrée en France, alors que les Français parlent tout le temps d’égalité. C’est profondément paradoxal.