Un des policiers devant les corps dénudés des deux jeunes filles. Capture d'écran de la vidéo.
 
Depuis dimanche, une vidéo montrant un groupe de policiers en train d’abuser sexuellement deux femmes à Brazzaville suscite un tollé au Congo et met en lumière une pratique qui, selon notre Observateur, est courante dans le pays.
 
La vidéo a été publiée sur YouTube le 31 mars, mais d’après les témoignages de nos Observateurs à Brazzaville les images circulaient depuis quelques jours sur Facebook avant que le réseau social ne décide de les supprimer. La séquence montre deux femmes complètement nues allongées à l’arrière d’un pick-up et entourées de policiers. L’un d’eux apparaît à visage découvert et s’adonne à des attouchements sur les parties intimes des deux jeunes femmes, complètement hagardes. Les hommes s’expriment en lingala, le dialecte local. Celui qui apparaît sur les images intime l'ordre aux filles de ne pas se cacher et dit face caméra : "Regardez-les, regardez-les !"
 
D’après Rico, un policier qui a accepté sous couvert de l’anonymat de s’exprimer pour FRANCE 24, les images ont été tournées "courant février" car elles transitent de portable en portable de policiers depuis cette période. "À Brazzaville, toute notre corporation est au courant de cette histoire depuis déjà un mois et demi. En ce qui me concerne, c’est un collègue qui m’a envoyé la vidéo", explique l’agent. Selon ce dernier, la scène a été tournée dans une station-essence située dans le quartier de Tala Ngaï à Brazzaville à une "heure tardive" car les interpellations des forces de l’ordre ont souvent lieu au moment où "les débits de boisson ferment", à partir de minuit. Pour lui, "il s’agit d’un banal contrôle de routine qui a dérapé". "Ce genre de comportement est exceptionnel dans la police, je n’avais auparavant jamais entendu parler d’un tel fait divers", glisse-t-il.
 
Joint par FRANCE 24, le porte-parole de la police congolaise Jean-Yves Alakoua a précisé que trois hommes ont été placés en détention préventive à la maison d’arrêt de Brazzaville pour atteinte et outrage public à la pudeur. Ils seront présentés devant un conseil de discipline et encourent la radiation à vie.
 
FRANCE 24 a délibérément décidé de couper certaines séquences et de flouter certains passages jugés trop choquants.
 

"Au Congo, les maltraitances policières font partie de la routine"

 
Roch Euloge Nzobo est directeur exécutif de l’Observatoire congolais des droits de l’homme (OCDH). Il vit à Brazzaville.
 
Si ces images ont choqué l’opinion publique, elles font malheureusement partie du quotidien au Congo. Brazzaville et Pointe-Noire [capitale économique du pays] sont régulièrement le théâtre d’exactions perpétrées par les forces de l’ordre.
 
Il est très probable que les deux femmes soient des prostitués [information non confirmée, NDLR], cibles de choix pour les policiers qui font des patrouilles en ville la nuit. Ils profitent de leur vulnérabilité car elles sont souvent originaires de République démocratique du Congo ou d’autres pays voisins et en situation irrégulière. Elles fréquentent les bars et les boîtes de nuit, les patrouilleurs savent donc où les trouver. Quand les voitures de police font irruption dans les quartiers animés le soir, il n’est pas rare de les voir courir dans tous les sens pour se cacher. Elles vivent en permanence avec la peur au ventre.
 
"Il ne serait pas étonnant que les auteurs de la vidéo recommencent leurs basses œuvres quand l’agitation sera retombée"
 
À mon avis, les jeunes filles que l’on voit sur la vidéo n’ont même pas fait de déposition [Rico, notre policier anonyme, assure qu’elles ont été placées dans un lieu tenu secret jusqu’au procès pour éviter toute agression ou intimidation, NDLR]. Leur sort ne risque pas d’émouvoir la justice de notre pays car ici les maltraitances policières font partie de la routine.
 
L’OCDH a publié, le 31 octobre, un rapport qui révèle ainsi les actes de torture sont une réalité quotidienne au Congo. Cette étude a été menée entre 2010 et 2012 dans six des douze départements du Congo et a bénéficié de l’appui financier de l’Union européenne. On y constate notamment que la majorité de ces forfaits sont commis dans les lieux de détention officiels, notamment dans les maisons d'arrêt, les commissariats de police et les brigades de gendarmerie.
 
Selon moi, il existe deux hypothèses pour expliquer le fait que cette scène ait pu être filmée : soit l’homme qui tient la caméra a voulu dénoncer les horreurs commises par ses collègues policiers, soit - et c’est plus probable – il était persuadé que ce crime resterait impuni. Quand il y a bavure, les forces de l’ordre ne sont jamais embêtées. D’ailleurs, il ne serait pas surprenant que les auteurs de la vidéo recommencent leurs basses œuvres quand l’agitation sera retombée.
 
Billet rédigé avec la collaboration de Grégoire Remund, journaliste à France 24.