La cour du monastère du Tongkyap. 
 
Depuis le 17 mars, le monastère de Tongkyap, situé à Gadê, dans le nord-est du Tibet, est la cible des autorités chinoises. Des centaines de moines y sont enfermés pour subir une "rééducation politique". Leur tort : avoir permis la publication du livre écrit par l’un des leurs et portant sur les immolations par le feu auxquelles ont eu recours de nombreux moines tibétains depuis 2008.
 
"Breath and truth" a été écrit par le moine Titsun. Le livre se veut un essai sur les immolations et présente également une biographie du lama Saop Rinpoche, issu du même monastère, qui s’est immolé par le feu le 8 janvier 2012. Publié le 8 mars par les moines de Tongkyap, l’ouvrage a fortement déplu à Pékin qui a envoyé des fonctionnaires et des policiers le 17 mars au monastère. Le moine Titsun serait quant à lui détenu par la police depuis le 11 mars.
 
Couverture du livre de Titsun.
 
Le Centre tibétain des droits de l’Homme (TCHRD), basé à Dharamsala en Inde, a publié cette photo, qui montre des voitures blanches d’officiels chinois stationnant à l’entrée du monastère.
 
Les véhicules officiels chinois devant le monastère de Tongkyap. 
 
Selon l’organisation International Campaign for Tibet, 89 Tibétains se sont donnés la mort en s’immolant par le feu depuis 2009. De nombreux Tibétains accusent Pékin de ne pas respecter leur culture et leur religion et réclament l’indépendance de cette province de l’est de la Chine ainsi que le retour de leur chef spirituel, le Dalaï-Lama, aujourd’hui en exil à Dharamsala. Le Tibet, ainsi que les zones tibétaines des provinces limitrophes, sont totalement interdites d’accès aux journalistes.
 

"Les autorités ont le monastère de Tongkyap dans le collimateur car c’est un monastère rebelle"

Tongnyi Dhontok Rinpoch est un ancien moine bouddhiste. Il a quitté Gadê en 1997 et vit désormais en Europe.
 
Les moines ont organisé le 10 mars une célébration pour marquer le 54e anniversaire de la révolte tibétaine de 1959 et le cinquième anniversaire du soulèvement de 2008. Ils sont sortis du monastère pour se rendre à un monument sacré, érigé à proximité, avec les traditionnelles lampes à beurre de yack [les moines tibétains font brûler le beurre de yack comme une offrande, NDLR]. Au cours de cette procession, ils ont pris la parole et évoqué la répression chinoise à l’encontre des Tibétains et les immolations par le feu auquelles ont eu recours certains moines. Ayant vécu à Gadê, j’ai quelques contacts sur place qui m’ont affirmé que beaucoup d’habitants ont assisté à cette commémoration. Ça n’a certainement pas plu aux autorités chinoises.
 
Elles ont le monastère de Tongkyap dans le collimateur car c’est en quelque sorte un monastère rebelle : un des moines, Nyima Woeser, avait déclenché en 2007 un premier mouvement de protestation, qui lui a valu de passer six ans en prison. Libéré, après avoir été torturé selon ses dires, il a regagné le monastère début 2013. Le monastère était par ailleurs parmi les premiers à se soulever en 2008. Et à tout cela s’ajoute évidemment la publication par le monastère du livre de Titsun [deux jours avant la commémoration, NDLR].
 
"Les moines vont très probablement subir une ‘rééducation’"
 
Les officiels chinois ont d’abord voulu s’installer dans une sorte d’hôtel aménagé pour les touristes au sein du monastère, mais les moines ont refusé. Du coup, ils ont monté des tentes à l‘intérieur de la cour du monastère. Selon mes informations, des femmes de Gadê leur font à manger et leur apportent la nourriture.
 
Les moines vont très probablement subir une "rééducation" [une information confirmée par le Centre tibétain des droits de l’Homme qui affirme que les moines seront incités à dénoncer ceux qui ont participé à la publication du livre, NDLR ]. J’ignore en quoi elle consistera exactement, mais on peut parier que comme souvent, pendant au moins un mois, ils seront obligés de répéter à longueur de journée qu’ils détestent le Dalaï-Lama, ne le reconnaissent pas, qu’ils s’engagent à ne jamais avoir de contact avec lui, et devront également répéter le texte de la Constitution ainsi que des lois chinoises ou affirmer qu’ils serviront la Chine.
 
Ils pourraient également se voir confisquer leur carte d’identité car la Chine délivre des documents d’identité spécifiques aux moines les autorisant à résider et étudier dans des monastères. Dans ce cas, s’ils veulent continuer à être moines, cela serait dans l’illégalité donc encore plus dangereux pour eux.