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Jamais un tel drame n’avait eu lieu au large des côtes espagnoles. Le 13 décembre dernier, un patrouilleur de la Guardia Civil est entré en collision avec une embarcation d’immigrés clandestins, faisant un mort et sept disparus. Les autorités ont indiqué que l’accident était la conséquence d’une panne technique du patrouilleur et d’une manœuvre hasardeuse du bateau de migrants. Une version mise à mal par la diffusion de cette vidéo.
 
Selon la version donnée par la délégation du gouvernement aux Îles Canaries, le bateau de la Guardia Civil se dirigeait vers la plage d’Arrecife, sur l’île de Lanzarote, pour y réparer "une avarie technique dans l’un des moteurs" quand il a repéré l’embarcation transportant les immigrés clandestins. Lorsque les gardes-côtes se sont approchés de l’embarcation, le conducteur aurait abandonné les commandes pour se mêler aux autres passagers afin de ne pas être identifié. La barque sans conducteur se serait alors dirigée vers le patrouilleur de la Guardia Civil qui n’aurait pas pu virer à bâbord pour éviter le choc car  "les instruments de commande n’ont pas répondu" rendant la collision  "inévitable".
   
 
Une version contestée par plusieurs associations de défense des droits des étrangers depuis la diffusion par une radio espagnole de cette vidéo de l’incident. Les images ont été enregistrées le 13 décembre 2012 vers 2 heures du matin depuis un hôtel de Lanzarote par une caméra du Sive (Système intégré de vigilance extérieure), un système de surveillance des frontières financé par l’Union européenne.
 
À 30’’, le bateau des gardes-côtes croise la trajectoire de l’embarcation de migrants qui accélère afin de leur échapper. À 55’’, le patrouilleur de la Guardia Civil, qui a fait demi-tour, semble accélérer tout en se dirigeant vers la barque. À 1’37’’, le bateau des gardes-côtes heurte l’embarcation.
 
En réaction à la fuite de ces images, un porte-parole de la Délégation du gouvernement des Îles Canaries a indiqué dans les colonnes d’El Païs que la vidéo "avait été versée au dossier depuis décembre dernier et [qu’] elle ne contredit pas la version officielle".
 
Une enquête a été ouverte après le drame par le tribunal d’instruction n°3 d’Arrecife et une expertise indépendante du patrouilleur de la Guardia civil et de l’embarcation clandestine est en cours pour déterminer les circonstance du drame.
 
Selon l’Association andalouse des droits humains, près de 7 000 personnes ont tenté de passer illégalement la frontière sud de l’Espagne en 2012 et ont été interceptées et mises en détention par les autorités espagnoles, soit 150 de plus qu’en 2011.

"Nous exigeons le maximum de transparence de la part du gouvernement espagnol"

Carlos Arce est membre de l’Association andalouse de défense des droits humains qui s’est constitué parti civile dans l’instruction en cours.
  
Le gouvernement espagnol a expliqué que deux facteurs sont à l’origine de l'accident : une défaillance mécanique au niveau du patrouilleur de la Guardia Civil et une manœuvre imprudente qu’aurait effectuée le conducteur de l’embarcation. Or, sur la vidéo on ne perçoit aucune manœuvre imprudente de l’embarcation. Elle semble d’ailleurs à l’arrêt. Au vu des images, on ne peut pas conclure que l’embarcation a rendu la collision "inévitable". De ce point de vue là, la version officielle est contestable.
 
En revanche, nous ne savons pas pour l’heure s’il y a eu une panne au niveau du moteur du patrouilleur ni, si tel a été le cas, comment elle aurait pu influer sur le comportement du bateau. Ce qui est néanmoins certain, c’est que le gouvernement espagnol doit fournir des explications supplémentaires sur ce drame, à la lumière de ce que montre cette vidéo. Si le gouvernement affirme qu’il ne s’agit pas d’un acte prémédité, il doit faire preuve du maximum de transparence et le prouver.
 
"Il est grave que les rescapés, qui sont les seuls témoins, aient été immédiatement expulsés"
 
Par ailleurs, dans un dossier comme celui-ci, il est grave que les autorités aient pris la décision de renvoyer dans leur pays [au Maroc] les 17 rescapés alors qu’ils sont les témoins clés de l’accident. Ces derniers ont été expulsés deux semaines après leur arrivée, ce qui est particulièrement rapide par rapport aux délais habituels. [La période maximum de rétention des immigrés en situation irrégulière est de 60 jours]. Il faut qu’ils puissent retourner en Espagne pour témoigner dans le cadre de l’enquête.
 
Cette histoire est dramatique mais c’est un problème parmi beaucoup d’autres en Espagne. Des cas avérés de violation et de manquement aux droits des étrangers en Espagne sont régulièrement dénoncés par les associations de défense des droits humains, comme le contrôle d’identité au faciès, l’état déplorable des centres de rétention, l’expulsion d’immigrants sans papiers d’identité [l’expulsion sans que soit établie la nationalité de la personne], ce qui constitue une violation du droit international.
 
De manière générale, l’humain doit être remis au cœur de la question migratoire. Traiter la question uniquement à travers le prisme sécuritaire n’est pas la solution.