Rassemblement de l'USN à Hayabley. Photo publiée sur la page Facebook de l'USN.
 
En soi, c’est une révolution à Djibouti. Pour la première fois depuis l’indépendance de ce petit pays d’Afrique de l’Est en 1977, l’opposition pourrait siéger au Parlement à l’issue des élections législatives, organisées le 22 février prochain. La campagne électorale qui a débuté le 8 février se déroule pour l’instant dans le calme. Mais les échanges entre les militants des différentes formations politiques sont déjà venimeux .
 
Des milliers de personnes rassemblées sous les bannières de l’Union pour le salut national (USN), la coalition regroupant les partis d’opposition djiboutiens, l’image est historique. Car après dix années passées à boycotter les élections, ces formations politiques ont décidé cette fois de participer aux législatives et de faire campagne contre l’UMP, l’Union pour la majorité présidentielle. Et après avoir été tenus à l’écart des instances politiques pendant trente-six ans, ils devraient pouvoir désormais siéger au Parlement.
 
Pour l’occasion, le président du Mouvement pour le renouveau démocratique et le développement (MRD) et porte-parole de l’USN, Daher Ahmed Farah, est rentré de Belgique où il était en exil depuis neuf ans. Il a été arrêté à son retour, pour être libéré deux jours plus tard.
 
Le multipartisme n’est pas nouveau à Djibouti. Il existe depuis 1992. D’abord limité à quatre partis, il a ensuite été étendu dix ans plus tard à l’ensemble de la scène politique. Mais jusqu’à présent, en raison du mode de scrutin qui excluait les petites formations, l’opposition n’avait jamais pu siéger au Parlement. Celui-ci était monopolisé par l’ancien parti unique, le Rassemblement populaire pour le progrès (RPP), et d’autres partis rassemblés au sein de la coalition UMP.
 
Mais le 28 novembre dernier, sur proposition du président Ismail Omar Guelleh, l’Assemblée nationale a voté une loi préservant un mode de scrutin de liste majoritaire à un tour, mais en y incluant une représentation proportionnelle à hauteur de 20%. Ce qui devrait changer la donne pour l’opposition.
 
La campagne se déroule dans l’ensemble dans le calme, mais quelques rassemblements ont connu des débordements. Le 30 décembre dernier, dans la région d’Obock, les forces de l’ordre ont tiré à balles réelles pour disperser une manifestation dénonçant le manque d’infrastructures sportives. Les tirs ont tué un adolescent de 14 ans et fait plusieurs blessés.
 
Djibouti est régulièrement pointé du doigt par les ONG pour le manque de libertés. Reporters sans frontières dénonce ainsi l’omniprésence de la censure et le monopole de l’État sur l’information nationale. Dans une tribune publiée sur Slate Afrique le 18 janvier, deux militants des droits de l’homme accusaient le régime djiboutien de " tuer, torturer, d'arrêter, de bâillonner la presse, d'empêcher la liberté syndicale et de réprimer les manifestations pacifiques ».
 
Nous avons demandé à deux de nos Observateurs, l’un proche de l’opposition et l’autre militant pour le parti au pouvoir, de donner leur avis sur cette campagne électorale. Vous aussi, faites-nous part de vos opinions dans les commentaires. 

"Pour gonfler ses rangs, l’UMP ramène par bus des gens et leur donne de l’argent ou du qat"

Miguil Mata est militant à l’USN et bloggeur. Il est également étudiant en biologie à l’université de Djibouti.
 
 
Les forces sont déséquilibrées. L’USN n’a pas de financement pour s’organiser. Elle fait tout avec les moyens du bord. Il n’y a pas une seule casquette, pas un seul tee-shirt à distribuer, seulement la conviction qui permet de rassembler.
 
Meeting de l'USN à Ayabley. Photo publiée sur la page Facebook de l'USN.
 
À l’inverse, l’UMP fait tout avec l’argent du contribuable. Pour gonfler ses rangs, le parti ramène par bus et par voiture des gens d’autres quartiers, d’autres villes et leur donne de l’argent ou du qat [une drogue très utilisée à Djibouti] pour les faire venir [contactée par FRANCE 24, l’UMP a formellement démenti ces accusations]. Mais il n’y a aucune conviction.
 
La campagne se déroule pour l’instant dans le calme. Il n’y a eu aucune menace. L’Etat a mis à notre disposition des policiers pour éviter les incidents. Je suis d’ailleurs très surpris par l’absence de répression. Mais cela ne me rassure par pour autant. J’ai peur qu’il y ait des fraudes massives le jour du scrutin. La fraude a toujours existé. Depuis 1999 et la première élection d’Ismail Omar Guelleh, chaque élection a été marquée par des fraudes. Mais cette fois personne n’acceptera de nouvelles fraudes.
 
Je pense que la présence de l’opposition au Parlement est une très bonne chose. Ce sera au moins l’expression de ce à quoi ressemble le peuple.

"On n’a pas besoin d’une opposition avec un programme basé sur la haine"

Bariq Rifki, professeur assistant en marketing à l’université de Djibouti, est militant à l’UMP
 
 
Je participe à la fois aux rassemblements de l’UMP et de l’USN. L’USN n’a aucun programme, ce sont des partis nouveaux qui se sont rassemblés il y a quinze jours. Leur programme tient en une ligne. Ses leaders sont des gens qui ont profité du système qu’ils dénoncent aujourd’hui. Les gens qui prennent la parole ne sont pas légitimes [une référence à Daher Ahmed Farah qui, parce qu’il dispose d’une double nationalité, n’est pas éligible]. Ils appellent à un printemps [arabe] qui ne devrait pas exister ici.
 
Ils prétendent ne pas avoir autant de moyens que l’UMP pour faire campagne, mais ils sont sur Facebook, sur Twitter. Et la télévision a instauré un partage du temps de parole.
 
Rassemblement de l'UMP à Arhiba. Photo publiée sur la page Facebook de l'UMP.
 
Mais je pense que ce scrutin à la proportionnelle est une bonne chose. Il va y avoir maintenant de vrais débats, des projets qui ne passeront pas à cause de l’opposition. Nous les jeunes n’avons jamais été aussi heureux. Mais si l’USN est majoritaire, ça ne va pas être possible de discuter. Il y a effectivement des points sur lesquels le gouvernement doit s’investir davantage. Mais on n’a pas besoin d’une opposition avec un programme basé sur la haine. Leurs propos sont très bas, ce ne sont que des insultes personnelles ou des propos sur la religion tenus par des islamistes dont les discours ressemblent à ceux d’al-shebab [L’opposition reconnaît la présence de chefs religieux dans ses rangs, mais elle affirme que la tentative de l’UMP de les assimiler aux islamistes d’al-shebab fait partie d’une volonté de diabolisation de l’opposition]. Pour que ça change, il faut une opposition avec des dirigeants intellectuellement matures.
 
L’élection s’annonce très serrée et le jour du vote sera probablement très tendu, surtout à l’heure des résultats.