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Capture d'écran de la vidéo filmant la scène. Le cercle rouge montre l'emplacement de la victime, que l'on voit à peine au milieu de ses agresseurs. 
 
Les images d’une agression sexuelle place Tahrir le 25 janvier, alors que les Égyptiens commémoraient les deux ans de leur révolution, ont fait le tour du monde. Ce jour là, notre Observateur Mostafa Kandil a tenté d’intervenir pour protéger la victime, assaillie par des centaines d’hommes déchaînés. Il raconte ces quelques minutes d’horreur.
 
Selon les groupes anti-harcèlement locaux, au moins 19 agressions sexuelles ont eu lieu au cours de la seule journée du 25 janvier au niveau de la place Tahrir où des manifestants célébraient les deux ans de la révolution. Ce jour-là, une des victimes a même été violée et mutilée avec un objet tranchant. Une violence extrême qui a indigné nombre d’Égyptiens, mais qui n’étonne plus. En Égypte, le harcèlement sexuel est extrêmement fréquent, notamment dans les grandes villes. Plus de 80 % des femmes en ont été victimes, selon le Centre égyptien pour le droit des femmes.
 
Vidéo de l'agression filmée de haut avec le commentaire des images.

"J’ai toujours entendu parler de harcèlement, mais c’est très différent de vivre les choses de l’intérieur"

Mostafa Kandil est étudiant en dentaire au Caire et membre d’un groupe qui tente, pendant les manifestations, de défendre les femmes victimes de harcèlement sexuel.
 
On était sur la place Tahrir quand on a entendu des cris et des gens sont venus nous alerter sur une agression. Une fois sur place, on a essayé de se frayer un chemin à travers la foule, certains hommes étaient armés de bâtons et de ceintures. La victime était coincée entre ses agresseurs et une clôture.
 
J’ai essayé de calmer la jeune fille en lui répétant : "Je m’appelle Mostafa, je fais partie des groupes contre le harcèlement sexuel." Elle m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit "Je t’en prie, aide-moi ! ". Et elle s’est accrochée à moi pendant que la foule nous poussait contre la clôture.
 
Soudain, il y a eu une détonation qui a forcé tout le monde à reculer. Mes camarades et moi avons profité de l’occasion pour nous diriger vers l’une des artères voisines, espérant nous abriter dans le hall d’un immeuble.
 
"Par petits morceaux, ils ont commencé à couper les vêtements de la fille"
 
Mais les gars qui nous entouraient nous ont suivi et ont sorti des couteaux. Ils ont commencé à couper les vêtements de la fille. Je sentais que j’étais en train de la perdre, des gens la tiraient de tous les côtés.
 
Quelques instants plus tard, la fille n’avait plus de t-shirt. Je la tenais encore par le bras et elle essayait de s’accrocher à moi. Des hommes la tiraient : l’un par la jambe, l’autre par les cheveux, etc. Des centaines de personnes étaient attroupées autour de nous et au milieu de cette foule, je ne voyais plus qu’un ou deux membres de notre groupe.
 
Sous cette pression, la fille a fini par tomber et je l’ai perdue. Un ou deux jeunes hommes ont essayé de s’allonger sur elle, je ne sais pas s’ils essayaient de la protéger ou voulaient au contraire l’agresser. Malgré les coups qui fusaient, mes camarades et moi avions réussi à la relever. C’est alors que j’ai reçu un coup de bâton sur la tête.
 
J’ai perdu mon équilibre et j’ai été éjecté du cercle. Je me suis touché la tête, il y avait du sang. J’ai essayé de me ressaisir et je suis allé chercher la fille à nouveau. Quand je suis arrivé à son niveau, un jeune homme a sorti un couteau de cuisine et m’a forcé à reculer.
 
"Je voyais la fille assise sur le trottoir, pliée en deux, entourée par la foule"
 
Je ne sais plus comment j’ai pu faire pour revenir à nouveau aux côtés de la jeune fille. Je l’ai prise à nouveau par le bras et nous nous sommes dirigés avec mes camarades vers la place. Soudain, quelqu’un a crié dans la foule "Revenez, espèce de fils de *** !" et il a lancé un cocktail molotov en notre direction. Le feu a pris sur nos vêtements. La fille elle n’avait plus que son pantalon. Nous sommes partis vers un bâtiment de la place Tahrir. À ce moment-là, j’ai senti une main me tirer par derrière, puis quelqu’un qui essayait de mettre sa main dans mon pantalon. Je ne sais pas pourquoi cet homme a fait ça. Je l’ai repoussé et il est parti.
 
Nous sommes arrivés au niveau d’une autre clôture. J’ai reçu des coups et j’ai été jeté de l’autre côté du grillage. Je voyais la fille assise sur le trottoir, pliée en deux, entourée par la foule. J’ai sauté par-dessus la clôture pour revenir auprès d’elle et essayer de l’amener jusqu’au KFC de la place Tahrir, avec l’aide de deux camarades du groupe, mais on n’a pas pu la dégager de la foule.
 
Soudain, un des vendeurs de la place nous a demandé si on faisait partie du groupe de lutte contre le harcèlement sexuel. Quand on dit oui, il s’est emparé d’une bombonne de gaz, a allumé une flamme et s’est mis à menacer les agresseurs afin qu’ils s’éloignent de la fille. Deux jeunes qui étaient à ses côtés lui ont passé leur chemise et leur pantalon. Ils l’ont ensuite fait passer de l’autre côté de la clôture. Mais la flamme s’est éteinte et les hommes sont revenus vers nous.
 
"Je savais juste que j’allais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour la protéger, malgré les quelques centaines de personnes qui nous entouraient"
 
Alors que nous nous dirigions vers le KFC de la place Tahrir, la foule nous a rattrapés et nous a poussés à l’intérieur d’un immeuble voisin. Deux de mes camarades essayaient de m’aider à protéger la fille, malgré les coups. Quelqu’un a profité de la confusion générale pour glisser sa main dans la poche de mon pantalon pour prendre mon téléphone portable. Je l’ai frappé en criant "au voleur !" afin de détourner l’attention des gens autour de nous.
 
Je me rappelle avoir regardé la fille dans les yeux et lui avoir dit à nouveau : "Je suis du groupe de lutte contre le harcèlement sexuel et je vais te sortir de là. Je le ferai, je le ferai !". Au fond, je n’étais pas sûr de pouvoir y arriver, car il y avait des dizaines de personnes qui nous entouraient.
 
C’est là que j’ai réalisé que si cette foule l’attaquait, c’est parce qu’elle voyait que c’était une fille. J’ai donc enlevé mon sweat-shirt et je lui ai demandé de le mettre et de se couvrir la tête avec la capuche. On a réussi à traverser la foule en la faisant passer pour un garçon. On avait si peu d’espace autour de nous que l’on arrivait à peine à respirer.
 
Je l’ai tenue par le dos et nous nous sommes dirigés doucement vers le KFC. Personne ne se rendait compte au départ qu’il s’agissait d’une fille. En arrivant au KFC, on a découvert qu’il était fermé, nous avons donc continué à avancer. Mais une voix dans la foule a crié que la fille s’est enfuie et ils se sont remis à nos trousses. J’ai vu un immeuble à quelques mètres de nous. Le concierge était en train de fermer les portes en voyant la foule qui approchait. Nous avons couru en sa direction. La jeune fille est tombée à plusieurs reprises, et à chaque fois je la relevais et je la poussais vers la porte. Nous avons finalement réussi à nous glisser à l’intérieur de l’immeuble et la porte s’est refermée derrière nous. Je suis tombé par terre, essoufflé. Une dame est sortie de son appartement, elle a essayé de nous calmer et nous a offert de l’eau.
 
"Je ne l'ai plus revue depuis, je sais juste que mes camarades se sont occupés d’elle"
 
La jeune fille a fondu en larmes, elle me tenait le bras et me demandait de ne pas la laisser toute seule. Dehors, des centaines de personnes étaient en train de crier, armes à la main. Certains disaient qu’ils étaient ses cousins et voulaient entrer. Elle était terrorisée.
 
Nous sommes restés un moment dans la loge du concierge. Elle s’est allongée sur le lit. J’ai appelé un de mes camarades du groupe pour qu’il nous envoie des vêtements et appelle une ambulance, mais nous nous sommes rendus compte qu’il était hors de question de faire sortir la fille avec la foule furieuse qui était dehors. Le concierge m’a alors proposé de la faire passer par une porte dérobée qui reliait l’immeuble à la cuisine du KFC. Elle est alors partie avec des camarades de mon groupe et ils se sont occupés  de la mettre en sécurité. Je ne l’ai pas revue depuis.
 
J’ai toujours entendu parler de harcèlement, mais c’est très différent de vivre les choses de l’intérieur. Je n’imaginais pas du tout l’enfer que ça pouvait être. Depuis novembre, on a vraiment l’impression que des groupes d’hommes se retrouvent exprès lors des manifestations pour agresser les femmes. Après avoir vécu ça, je n’ai qu’un mot à dire à toutes les filles de ce pays qui ont été harcelées et agressées : vous êtes les plus fortes et les plus admirables.