Les manifestants devant les portes du ministère de la Justice à Abuja. Photo publiée sur Twitter par Philipe Edime.
 
Des centaines de manifestants ont déferlé sur le ministère de la Justice nigérian à Abuja mercredi, après qu’un tribunal a rendu un jugement étonnamment clément à l’encontre d’un fonctionnaire reconnu coupable de détournement. L’ancien patron du Fonds de pension de la police nationale, John Yakibu Yusufu, a été reconnu coupable d’avoir volé 23,3 milliards de nairas nigérians (environ 110 millions d'euros) destinés à des officiers de police à la retraite. Le juge lui a laissé le choix: passer deux ans en prison ou payer une amende de 750 000 nairas (3 500 euros). Sans surprise, il a choisi la seconde option.
 
Malgré la corruption généralisée dans le pays – le Nigéria est le 139e pays le plus corrompus sur 174 selon l’ONG Transparency International  – ce verdict a choqué beaucoup de Nigérians. Mercredi, des activistes anti-corruption et des associations de jeunes se sont réunis pour protester contre ce qu’ils considèrent comme un scandale judiciaire, scandant et huant devant les portes du ministère. Finalement autorisés à entrer, ils ont remis une pétition demandant un nouveau jugement de l’affaire Yusufu, ainsi que l’ouverture d’une investigation concernant le juge et le lancement de vastes réformes visant à améliorer le système judiciaire du pays.
 
À la surprise générale, Yusufu a finalement été renvoyé en détention provisoire mercredi soir. Il est accusé d'un autre détournement cette fois-ci de 289 millions de nairas (environ 1,3 million d’euros). Les manifestants y voient une victoire, estimant que leur mouvement pourrait être à l’origine de cette décision. Yusufu a  plaidé non coupable face à ces nouvelles accusations.
 
Les manifestants devant la Cour suprême. Vidéo : Battabox.
 

"Ce verdict n’était rien d’autre qu’une petite tape sur la main"

 
Otunba Dino Melaye est le fondateur de l’Anti Corruption Network (Réseau anti-corruption) à Abuja.
 
Le verdict prononcé à l’encontre de M.Yusufu n’était rien d’autre qu’une petite tape sur la main. On ne lui a pas demandé de rembourser les vastes sommes d’argent qu’il avait volées à des milliers de retraités, qui se retrouvent sans rien. On ne lui a même pas demandé où était passé tout cet argent [les média nigérians ne rapportent aucun echange sur cette question pendant le procès]. Ce verdict est d’autant plus choquant quand vous le comparez à d’autres. Par exemple, il y a à peine deux jours, un jeune a été condamné à trois ans de prison pour avoir volé un smartphone… Et on ne lui a pas laissé le choix de payer amende à la place !
 
Nous demandons une vraie investigation sur le cas de M.Yusufu. Pour nous, si le juge a rendu un verdict aussi absurde, c’est qu’il a été compromis à un moment de l’affaire. Nous pensons également que M.Yusufu n’a pas pu détourner autant d’argent seul. Donc nous demandons que soient poursuivis ceux qui l’y ont aidé mais aussi que les juges impliqués soient remplacés et enfin une remise à plat du système juridique afin de trouver les failles qui permettent aux juges d’abuser de leur pouvoir. Au Nigéria, trop souvent, les tribunaux ne servent pas le peuple mais les plus offrants. 
 
"Ce n’est pas simple de combattre la corruption. Des gens m’ont menacé de me tuer ou de kidnapper mes enfants"
 
Si nous n’obtenons pas de réponses satisfaisantes à nos demandes dans les deux semaines, nous allons faire au gouvernement ce que j’appelle un traitement "à l’égyptienne" : nous occuperons les locaux de la Cour suprème aussi longtemps qu’il le faudra. [Durant la révolution égyptienne, les manfiestants campaient place Tahrir].
 
Ce n’est pas simple de combattre la corruption dans un pays où elle est systémique. Pendant la manifestation de mercredi, j’ai reçu des messages de personnes menaçant de me tuer ou de kidnapper mes enfants. Mais je ne me décourage pas, car de plus en plus de Nigérians rejoignent notre combat contre la corruption.