Observateurs
Des miliciens libyens après une partie de chasse. Photo partagée par l'association Libyan Wildlife Trust, qui a flouté les visages.
 
Phénomène relativement maîtrisé à l’époque de Mouammar Kadhafi, le braconnage des gazelles atteindrait aujourd’hui des proportions inquiétantes en Libye. Les associations de protection de l’environnement tirent la sonnette d’alarme et exigent une réglementation d’urgence de ces pratiques.
 
Après la chute du dirigeant libyen en octobre 2011, des groupes de combattants armés ont été chargés de maintenir la sécurité dans le pays, des milices dont beaucoup échappent aujourd’hui au contrôle de l’État libyen. Selon les organisations locales de protection de l’environnement, ce climat d’impunité a favorisé le braconnage des gazelles dans plusieurs zones du pays, notamment dans le sud.
 
Cette pratique existait déjà sous l’ère Kadhafi et d’après nos Observateurs libyens, les autorités avaient une politique ambiguë vis-à-vis du phénomène. Il est arrivé à plusieurs reprises que des campagnes soient organisées pour confisquer les armes aux amateurs de chasse dans les régions du sud du pays, toutefois Mouammar Kadhafi n’hésitait pas à dispenser des passe-droits aux dignitaires des pays du Golfe qui venaient régulièrement chasser dans la région de Sabha, au sud-ouest de la Libye.
 
 
Sur cette vidéo, des hommes présentés comme desmiliciens libyens sont filmés en pleine partie de chasse. La vidéo aurait été filmée dans la région de Rajdan, à la frontière avec l’Algérie. Sur la voiture, on aperçoit le drapeau de la Libye post-Kadhafi.

"Ils n’avaient pas l’air de se rendre compte qu’ils venaient de commettre un massacre"

Al-Zedany (pseudonyme)  vit dans la région de Sebha, dans le Sahara libyen.
 
Il s’agit exclusivement d’un loisir. Je fréquente régulièrement les marchés du sud du pays et je peux affirmer que la gazelle ne fait pas l’objet de trafic. Je crois savoir que les chasseurs mangent certaines parties de l’animal mais ce n’est pas non plus le but. L’objectif, c’est la partie de chasse en elle-même.
 
Postée sur la page Facebook Libyan Wildlife Trust qui indique que la photo a été prise le 13 avril 2012 à Oued Chati, dans la région de Sebha.
 
J’ai croisé des braconniers il y a deux mois alors que je passais dans le désert. J’ai dit à mon compagnon de s’arrêter après avoir aperçu un 4X4 garé au pied d’une montagne. C’était une scène atroce : des jeunes portant des armes avaient étalé des dépouilles de gazelles sur un rocher, et se vantaient de leur tableau de chasse. Ils n’avaient pas l’air de se rendre compte qu’ils venaient en fait de commettre un massacre. Nous n’avons pas osé nous approcher pour leur faire cette remarque, nous ne voulions pas les contrarier car ils étaient armés.            
 
Photo non datée, prise au sud du pays, à la frontière du Niger d'après la Libyan Wildlife Trust.
 
Malheureusement, ces scènes sont devenues presque banales dans le sud de la Libye. Quelques mois après la révolution, les gens ont commencé à venir de plus en plus nombreux de différentes régions du pays pour chasser ici. Il y a des miliciens mais aussi des particuliers disposant d’une arme [depuis la guerre, les armes prolifèrent en Libye, NDLR] et d’un 4X4. La situation s’est légèrement améliorée depuis que l’armée a été déployée dans la région [mi-décembre, les autorités ont déclaré une "zone militaire fermée" au sud du pays pour des raisons de sécurité . Mais cela n’empêche pas les tueries de se poursuivre. L’Etat libyen n’est pas assez fort aujourd’hui pour imposer son autorité, NDLR].
 

"Il faudrait suspendre cette pratique pendant au moins dix ans"

Ahmed al-Kich est membre de l’association libyenne pour la protection de l’environnement Libyan Wildlife Trust.
 
Il existe des lois qui réglementent cette pratique mais elle ont été édictées du temps de royaume de Libye (1951-1969). Elles n’ont jamais été changées depuis, pas même le montant des amendes, et sont complètement inadaptées. [d’après cette loi, il faut un permis spécial pour chasser les gazelles et leur chasse est limitée à deux par an par individu, NDLR]. Par ailleurs, l’État n’est pas assez fort pour faire respecter les réglementations.
 
Dans certains cas, la chasse des gazelles participe à l’équilibre de la faune, donc nous ne n’y opposons pas catégoriquement. Mais dans la situation actuelle, il est indispensable de l’interdire pendant dix ans afin de laisser l’espèce se reproduire.
 
Photo non datée, prise au sud du pays, à la frontière du Niger d'après la Libyan Wildlife Trust.
 
Par manque de moyens, nous ne pouvons enquêter sur le terrain. Nous ne disposons donc pas de statistiques concernant leur disparition. Pour autant, nous considérons aujourd’hui qu’il y a trois espèces particulièrement menacées en Libye : l’espèce de Oueddan, qui vit principalement dans les montagnes d’al Haruj [centre du pays] , et les gazelles Rim et Dorkas qui vivent dans le sud.
 
Depuis quelques mois, nous sillonnons le pays pour essayer de convaincre la population qu’il est urgent de lutter contre le braconnage. Nous avons essayé de rentrer en contact avec les brigades pour les sensibiliser mais il est très difficile de discuter avec ces gens. Nous avons récemment rencontré des brigades à Zinten [à 200 km au sud de Tripoli, NDLR]. Elles se sont montrées tout à fait accueillantes mais nous ne sommes pas certains que le message soit passé. Nous nous sommes aussi adressés aux tribus du sud parce qu’elles possèdent une forte tradition de chasse [pour des raisons de sécurité, notre Observateur a préféré ne pas nommer les brigades, NDLR].
 
Trophés de chasse. Photo postée sur la Libyan Wildlife Trust.
 
Nous avons également participé à plusieurs réunions au niveau du Conseil national libyen. Nous travaillons avec une commission spécialisée sur l’environnement en vue d’introduire de véritables lois de protection de cette espèce dans la nouvelle Constitution. Mais nous avons la sensation que ce n’est pas la priorité du gouvernement.