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Samedi, à deux jours des célébrations de la chute du président Zine el-Abidine Ben Ali, le mausolée de Sidi Bou Saïd, dans la banlieue chic de Tunis, a été incendié. L’anthropologue Youssef Seddik exprime sa colère devant la destruction des manuscrits précieux qui s’y trouvaient.
 
Malgré l'intervention des pompiers, une partie du monument et plusieurs objets de valeur ont été détruits. Une enquête a été ouverte pour déterminer l’origine du feu mais des individus appartenant à la mouvance salafiste, courant intégriste de l’Islam inspiré du wahhabisme saoudien, sont d’ores et déjà pointés du doigt.
  
Ces militants radicaux, estimés entre 3 000 et 10 000 en Tunisie, sont accusés d'avoir organisé une série d'actions violentes depuis la révolution il y a deux ans
 
Il s’agit de la 12e attaque perpétrée contre un mausolée depuis janvier 2012 sur le sol tunisien, selon l’association Touenza qui milite pour le renforcement de la société civile et la vigilance démocratique.
 
 
Photo du tombeau de Sidi Bou Saïd avant l'incendie.  
 
Après l'incendie, les habitants du quartier de Sidi Bou Saïd ont tenu à rendre hommage au saint patron en allumant des bougies. Photo envoyée par Zayani Monem.

"On aurait dû les protéger mais les gardiens des mausolées refusent de se séparer de ces ouvrages"

Youssef Seddik est anthropologue à Tunis.
  
Plusieurs manuscrits ont été brûlés dans l’incendie, notamment 'Annaqd', un livre faisant partie de l’œuvre du 'wali' (saint) pour qui a été érigé le mausolée [Sidi Bou Saïd] et qui porte sur sa 'tariqa' (méthode). Ces manuscrits sont vraiment rares, il n’en existe que quelques exemplaires. Des Coran ont également été brûlés, il s’agissait d’ouvrages précieux car ils ont été calligraphiés par les plus proches disciples de Sidi Bou Saïd.
 
Un habitant de Sidi Bou Saïd tenant un manuscrit brûlé. Phot postée sur Twitter par ayalez_hdi.
 
Avec la récurrence des attaques contre les mausolées, les autorités auraient pu récupérer ces manuscrits pour les mettre en lieu sûr. Mais les gardiens des mausolées, qui sont généralement des descendants des wali, refusent obstinément de se séparer des ces livres. Ils refusent même aux chercheurs d’y accéder.
 
Les wahhabites, qui sont sans aucun doute derrière cette attaque selon moi, veulent imposer aux Tunisiens leur doctrine extrémiste. Ce n’est pas un conflit récent. Au 19e siècle déjà, les Tunisiens avaient refusé d’adhérer à cette mouvance [Dans son livre "Le dromadaire de Najd", l’écrivain Ridha Ben Slama raconte comment Ibn Saoud et Mohamed Ibn Abdelwahab, fondateurs du wahhabisme, ont tenté de convertir vers 1810 le bey Hammouda Pacha, second bey de la dynastie tunisienne, à la doctrine wahhabite, NDLR].
 
Après l'incendie, des habitants du quartier se sont rendus sur place pour constater les dégâts. Photo envoyée par Zayani Monem.

Cette doctrine religieuse considère la préservation des mausolées sacrés et les prières sur les saints comme une forme de 'shirk' [péché consistant à associer d'autres dieux ou d'autres êtres à Allah, NDLR]. Mais les gens ne sont pas idiots. Ils savent que les saints ne sont pas des dieux mais des savants et des hommes pieux.
 
Au lendemain de l'incendie, des habitants du quartier ont organisé une marche vers le palais présidentiel pour dénocner le "laxisme" des autorités envers les intégristes.
 
Dans les années 1920, ces extrémistes étaient allés jusqu’à détruire des maisons et des mausolées de compagnons du Prophète en Arabie saoudite. Ils avaient même failli détruire celui du Prophète lui-même. Je suis convaincu qu’aujourd’hui en Tunisie, les intégristes ont un calendrier pour détruire toute trace de cette tradition de mémoire de la population.