Observateurs
Des éléments du Mujao quelques minutes avant l'amputation. Sur le vêtement de l'homme de gauche est inscrit "Police islamique de Gao".  Capture d'écran de la vidéo filmée par le mouvement.
 
Le 1er janvier, les islamistes du Mujao à Gao ont diffusé les images, filmées par leurs soins, de deux hommes punis selon la charia, la loi islamique. L’un a été amputé, l’autre fouetté. Notre Observateur a assisté à une scène semblable une semaine auparavant.
 
D’après les informations présentes sur la vidéo, le premier homme puni par le groupe d’islamistes est accusé d’avoir volé "trois magasins et une femme". Il s’appellerait Argu Ma’isa, serait récidiviste et aurait reconnu les faits, "alors nous coupons sa main devant la population" explique la vidéo. Le membre est scié au couteau.
 
Le présumé voleur est amputé par un membre de la police islamique.
 
Le second aurait eu des relations sexuelles avec "une fille mentalement déficiente […]. Le juge l’a condamné à 100 coups de fouets et banni pendant un an de la ville" déclare un des chefs du mouvement. L’homme est fouetté en public.
 
D’après nos contacts sur place, ces scènes auraient eu lieu au cours de la semaine dernière. La vidéo a été diffusée par la chaîne YouTube d’un groupe djihadiste qui se fait appeler la "fondation as-Asab pour la production médiatique". Le montage propagandiste est entrecoupé de plusieurs versets du Coran ainsi que d’appels au djihad. Nous avons choisi de n’en diffuser que des captures d’écran. 
 
Séance de coups de fouet.
 
Le Mouvement pour l’unicité du djihad en Afrique de l’ouest (Mujao) a pris le contrôle de la ville de Gao au printemps 2012. Depuis, ses éléments y appliquent une version rigoriste de l’islam. La musique y est interdite, le voile obligatoire et l’adultère puni de mort.

"Ce jour-là, seuls les éléments du Mujao avaient le droit de filmer"

Fode X. (pseudonyme) est un habitant de Gao. Il a assisté le 22 décembre à une autre amputation appliquée par le Mujao.
 
Au moment de l’amputation du voleur, il y avait une vingtaine de combattants islamistes qui assistaient à la scène, des journalistes locaux  "conviés" pour l’occasion, mais aussi des badauds.
 
Sous le régime islamiste, la justice s’applique de la manière suivante : la population signale un délit à la police islamique qui se trouve à la mairie et au commissariat. Est alors établi un procès verbal. Le lundi et le jeudi sont les jours des jugements. L’application des peines se fait les autres jours. Lors du jugement, le sort des accusés est entre les mains des victimes. Le "juge" leur demande toujours si elles sont prêtes à pardonner. Si elles refusent, ils appliquent leur sentence. Si elles acceptent, il révise la peine à la baisse, par exemple, une amputation peut se transformer en quelques jours de prison ou un séjour à l’étranger.
 
Le Mujao fait tout pour promouvoir sa vision de la justice. Un ami journaliste m’a expliqué qu’il était régulièrement appelé par le Mujao pour aller voir les prisonniers. Ils lui demandent de rapporter ce qu’il voit pour que la population soit prévenue. Il avait aussi été "convié" le jour de l’amputation, autant dire qu’il n’avait pas le choix de ne pas venir. Mais ce jour-là, seuls les éléments du Mujao ont pu filmer.
 
"Les gens ici refusent d’assister à ces scènes, ça les heurte profondément"
 
Les journalistes sont très peu nombreux ici. Par exemple, sur les quatre radios, seuls deux ont encore le droit de diffuser des journaux. Les deux autres étant consacrées aux prêches et à la lecture du Coran. Le Mujao contrôle dans les moindres détails ce qui est dit et sait faire pression pour que sa version des faits soit toujours celle qui est diffusée. Tout le monde est obligé de se soumettre.
 
Au début, le Mujao annonçait publiquement les applications de la charia. Ils voulaient que tout le monde vienne voir. Mais les gens ici ne sont pas comme ça, ces punitions les heurtent profondément. Et des jeunes profitaient de ces moments pour venir manifester leur colère. Donc depuis peu, le Mujao se fait plus discret car s’ils veulent qu’on se plie à leurs règles, ils ne veulent pas pour autant de problèmes avec la population.
 
Des combattants et des badauds assistent à la scène.
Billet écrit avec la collaboration de Ségolène Malterre (@SegoF24), journaliste à France 24.