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Vue d'ensemble de la Mosquée sacrée, avec les grues du chantier conduit par le groupe Ben Laden. Crédit photo : Marwène Grira.
 
La mosquée de la Mecque, la plus grande du monde, est en travaux. Le chantier est présenté par les autorités saoudiennes comme un agrandissement nécessaire pour accueillir davantage de fidèles. Mais la destruction prévue des parties anciennes de la mosquée, par l’entreprise de la famille Ben Laden, fait polémique au royaume wahhabite.
 
C’est le sixième chantier d’agrandissement que connaît la Mosquée sacrée (Al Masjid Al-haram) depuis l’arrivée au pouvoir au XVIIIe siècle des Al-Saoud et c’est aussi le plus important. Afin d’étendre la superficie de la mosquée, les entrepreneurs du groupe de construction Ben Laden prévoient de détruire les galeries dites ottomanes pour les reconstruire plus loin, mais "à l’identique" selon un responsable de l’Institut saoudien en charge des affaires du pèlerinage. Ces galeries, construites au XVIe siècle, sont composées de colonnes qui datent pour certaines du VIIIe siècle.
 
Les grues surplombant les galeries ottomanes promises à la destruction. Photo prise par notre Observatrice.
 
La nouvelle de cette destruction a provoqué une véritable tollé en Arabie saoudite et beaucoup d’internautes du pays s’indignent de la destruction de leur patrimoine historique.
 
 
Un tweeto saoudien écrit :"En Europe et dans les pays développés, ils conservent leur patrimoine et leur histoire, et nous, nous enterrons tous les jours nos vestiges #galeries_ottomanes"
 
La Mosquée sacrée est le premier lieu saint de l’islam. C’est là que les musulmans effectuent le pèlerinage de La Mecque, l’un des cinq piliers de l'islam.
 

"Construire des tours autour de la mosquée est un investissement juteux"

 Hatoon Al-Fassi est native de la Mecque et professeure d’histoire à l’université du roi Saoud à Riyad.
 
Les travaux en cours en ce moment ont officiellement pour but d’agrandir l’esplanade où les pèlerins tournent autour de la Kaaba [le cube qui se trouve au milieu de la Mosquée sacrée, ndlr] pour pouvoir accueillir un plus grand nombre de fidèles [les travaux permettraient de recevoir 220 000 pèlerins par heure, contre 28 000 aujourd’hui, ndlr]. Mais au-dessus des nouvelles galeries seront bâties des tours qui abriteront des hôtels, des restaurants et des centres commerciaux.
 
Nous savons déjà à quoi ressemblera la mosquée après ces travaux. En 2010 déjà, des mosquées datant du temps du Prophète ont été détruites pour permettre la construction de la Tour de l’horloge [c’est la deuxième plus haute tour du monde, elle se trouve au milieu d’un complexe hôtelier dont les bâtiments comptent entre 42 et 48 étages].
 
Les tours du complexe hôtelier surplombant la mosquée. Photo prise par notre Observatrice.
 
Si nous poussons un cri d’alarme, c’est qu’on n’en est pas à la première destruction de vestiges musulmans. Depuis une trentaine d’années, les travaux d’agrandissement de la mosquée ont déjà causé la destruction des deux tiers du site historique. Les galeries ottomanes sont le principal vestige du dernier tiers. Il n’y a déjà plus de trace des maisons des compagnons du Prophète, ni de mosquées comme celles de Khaled Ibn Al-Walid, qui datait des premières années de l’ère islamique. Et si la maison où est né le Prophète a été transformée en bibliothèque, d’autres lieux ont eu moins de chance : la maison de Khadija par exemple, la première femme du Prophète et la mère de ses enfants, a été détruite pour faire place à des toilettes publiques !
 
Les galeries ottomanes couvertes en partie pour le début des travaux. Photo prise par notre Observatrice.
 
Je comprends la volonté d’élargir la mosquée vu le nombre de fidèles qui affluent [La Mecque accueille tous les ans quelque trois millions de pèlerins, ndlr] mais je trouve que ces destructions vont trop loin, d’autant plus que l’on n’arrivera jamais à contenir tout le monde. Il serait plus judicieux de contrôler les visas, car beaucoup de fidèles se rendent là-bas tous les ans [le nombre de visas délivrés obéit déjà à une politique de quotas, ndlr].
 
Par ailleurs, la Mosquée sacrée est un lieu saint qui n’est pas la propriété de l’État saoudien. Ce patrimoine appartient à tous les musulmans qui ont le droit de demander la conservation d’un héritage aussi précieux.
 
Je pense que les entreprises en charge de ces travaux influencent beaucoup les autorités. Et elles ne regardent que leurs propres intérêts, car le prix du mètre carré à cet endroit est l’un des plus élevés au monde [100 000 euros le mètre carré]. Construire des tours autour de la mosquée est par conséquent un investissement juteux. Ils veulent transformer La Mecque en Las Vegas !
 
 
Une colonne des galeries gravée avec des calligraphies.  
 
Les photos ont été prises par notre Observatrice Hatoon Al-Fassi.
 
Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira, journaliste aux Observateurs de FRANCE 24.