Observateurs
 
Survenues il y a cinq ans, quasiment jour pour jour, les émeutes de Villiers-le-Bel (département du Val d’Oise) ont brisé les rêves de Mara Kanté, un Français de 25 ans qui se destinait à une carrière de footballeur. Accusé de tentative d’homicide sur les forces de l’ordre, il sera placé 29 mois en détention, dont onze à l’isolement. Finalement acquitté, le jeune homme raconte dans un livre*, et à FRANCE 24, l’erreur judiciaire dont il a été victime.
 
Le 25 novembre 2007, à Villiers-le-Bel, en région parisienne, Mouhsin et Laramy, deux adolescents de 15 et 16 ans, sont tués dans la collision de leur mini-moto avec une voiture de police. Un accident tragique qui pendant deux jours va embraser la commune. Bilan des échauffourées : une centaine de policiers sont blessés- certains par armes à feu- et des commerces et des bâtiments publics sont incendiés.
 
À la suite de témoignages anonymes obtenus en échange de rétribution financière, 33 jeunes soupçonnés d'avoir participé aux émeutes sont arrêtés. En juillet 2010, cinq d'entre eux parmi lesquels Mara Kanté sont condamnés par la Cour d'assises du Val-d'Oise à des peines de trois à quinze ans de prison pour avoir tiré sur des policiers. Quelques mois plus tard, le principal témoin à charge se dédit indiquant avoir menti pour toucher la récompense promise par la police.
 
En octobre 2011, lors du procès en appel, la Cour d'assises de Nanterre acquitte deux des prévenus dont Mara Kanté.

* "Préjugé(s) coupable(s)", coécrit avec la journaliste Aurélie Foulon, François Bourin Éditeur.
 

"Je me répétais sans cesse : ‘Je suis innocent, la vérité finira par se savoir’"

 
Mara Kanté vit à Sarcelles. Sans emploi, il projette de devenir animateur de quartier.
 
Jamais je n’aurais pu imaginer que le jour où j’ai franchi la porte du commissariat [le 18 février 2008, NDLR] pour être interrogé dans le cadre de l’affaire des émeutes de Villiers-le-Bel, j’en sortirai menotté. J’ai été placé en garde à vue pendant 96 heures durant lesquelles je n’ai cessé de clamer mon innocence. Jusqu’ici, je n’avais jamais eu affaire à la police ou à la justice. J’avais vingt ans et un seul but dans la vie : devenir footballeur professionnel. Du jour au lendemain, ce rêve a volé en éclat.
 
Les premières semaines ont été cauchemardesques. J’ai tout de suite été placé en isolement. Durant cette période, longue de onze mois, je n'avais pas le droit à l'école, au sport, aux formations ni à aucune autre activité destinée à préparer la réinsertion. Heureusement, ma famille me rendait visite au parloir et me réconfortait.
 
"Mon histoire comporte aussi tous les ingrédients pour faire un bon film à rebondissements"
 
Je suis passé par tous les états mais jamais je n’ai songé un seul moment à mettre fin à mes jours. J’ai connu des moments d’immenses doutes, d’angoisse, de peur mais j’étais fort dans ma tête. Je me répétais sans cesse : ‘Je suis innocent, la vérité finira par se savoir’.
 
Couverture du livre "Préjugé(s) coupable(s)". Photo publiée sur le compte
Facebook de Mara Kanté.
 
Pour m’ôter toute pensée sombre, je me suis mis à écrire tout ce qui me passait par la tête. J’y suis devenu complètement accroc, j’ai gribouillé dans des carnets pendant des heures entières. C’était pour moi une vraie thérapie, le moyen de rester vivant. Je l’ai aussi fait pour ma future épouse et mes futurs enfants pour qu’ils aient une trace du calvaire que j’ai vécu. Mon histoire a fait l’objet d’un livre, mais comporte aussi tous les ingrédients pour faire un bon film à rebondissements : il y a le jeune de banlieue qui a tout du coupable idéal, une affaire d’émeute qui fait les grands titres de la presse nationale, l’État qui s’en mêle puis l’acquittement à la surprise générale.
 
"Aujourd’hui, je suis devenu un fervent musulman"
 
La lecture m’a également permis d’occuper mon temps. Autrefois, je trouvais ça inutile. Mais en prison, j’ai lu de nombreux ouvrages qui traitent de sujets de société ou de religion. Ces lectures m’ont rapproché de Dieu. Aujourd’hui, je suis devenu un fervent musulman, je fréquente assidûment la mosquée et respecte les prières.
 
C’est peut-être paradoxal, mais je n’éprouve pas de sentiment de haine. Je n’en veux ni à la police, ni à la justice qui finalement m’a acquitté. Je suis juste amer. Frustré que plus de deux ans de ma vie aient été foutues en l’air. À l’époque, il leur fallait des coupables. Le gouvernement s’était saisi du sujet, mettait la pression… Il fallait vite que des peines de prison exemplaires soient prononcées, qu’on montre des visages. Et c’est moi qui ai trinqué.