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Drone Predator RQ-1, un des spécimens de drone utilisés par l'armée américaine dans le nord-ouest du Pakistan. Photo de Jeffrey S. Viano, membre de la marine américaine. Postée sur Wikipédia.
 
Des milliers de Pakistanais ont organisé, samedi 6 octobre, une "marche pacifique" vers le Waziristan, région montagneuse du nord-ouest du pays où les États-Unis envoient régulièrement des drones pour éliminer des terroristes. Bien que le cortège ait été bloqué par la police avant d’arriver à destination, un des manifestants nous explique qu’il a eu le temps de parler avec des civils dont la vie a été ruinée par ces attaques.
 
La marche de deux jours entre Islamabad, la capitale, et la frontière du Waziristan était menée par Imran Khan, une star du cricket reconvertie dans la politique. Des organisations étrangères étaient aussi présentes, dont les Américains de Code Pink et les Britanniques de Reprieve, deux ONG pacifistes. Pendant le trajet, le cortège est passé de plusieurs centaines de véhicules à des milliers mais les manifestants ont été ralentis en plusieurs endroits par des barrages tenus par la police ou l’armée. Avant l’arrivée à la frontière de la province, les autorités ont ordonné à Imran Khan et son cortège de rebrousser chemin pour des raisons de sécurité.
 
Au-delà de la manifestation anti-drones, la presse pakistanaise a vu dans cette marche un coup de pub pour Imran Khan dont le parti Pakistan Tehreek-e-Insaf (PTI) participera aux élections législatives prévues dans quelques mois.
 
Les manifestants en route vers le Waziristan. 
 
Le programme de drones américain au Pakistan a été enclenché en 2004, sous la présidence de George W. Bush, puis renforcé pendant le mandat de Barack Obama. Selon les États-Unis, les opérations ne ciblent que les terroristes de premier plan, mais les médias pakistanais dénoncent régulièrement la mort de civils dans ces attaques. Des accusations confirmées par une étude récente d’universitaires américains qui a conclu que seulement 2 % des personnes tuées par les attaques de drones au Pakistan sont effectivement des chefs terroristes. Entre 474 et 884 civils  auraient été tués par des drones depuis le début du programme, d’après le Bureau of Investigative Journalism de Londres, qui se base sur les informations de la presse pakistanaise et étrangère. Parmi les victimes, au moins 170 seraient des enfants.
 

"Une victime a dit : 'Je n'ai rien à voir avec les terroristes alors les États-Unis peuvent-ils m'expliquer pourquoi ils m'ont pris pour cible ?'"

Oiwas Khan, 30 ans, est entrepreneur à Islamabad et a participé à la marche.
 
Quand nous sommes arrivés dans la ville de Tank, près du Waziristan du Sud, nous avons rencontré un certain nombre de personnes qui avaient fui les violences.
 
Ils venaient de différentes tribus. Ils ont passé la soirée avec nous, nous ont montré des photos de leurs proches disparus et nous ont raconté leurs histoires. L'un d'eux avait perdu son fils, touché par un drone alors qu’il rentrait de l’école. Quinze autres personnes sont mortes dans la même attaque. Un autre nous a raconté l’histoire d’enfants qui ont péri dans l'attaque de leur école. Et ils n’apprenaient pas à fabriquer des bombes ! J’ai discuté avec un homme âgé qui avait perdu sa jambe lors d'un raid. Il a demandé aux Américains présents : 'Je n’ai rien à voir avec les terroristes alors les États-Unis peuvent-ils m’expliquer pourquoi ils m’ont pris pour cible ?' Cette situation n’a pas empêché les locaux de remercier les militants des associations américaines et britanniques d’être venus d’aussi loin pour les rencontrer.
 
Ces gens sont très en colère. Ces attaques de drones ne sont rien d’autre qu’une incitation à la haine de l’Occident. Quand les civils perdent des proches innocents, bien entendu qu’ils sont tentés de se venger.
 
“Notre pays a perdu sa souveraineté”
 
C’est honteux que le gouvernement pakistanais laisse les États-Unis attaquer son peuple. Notre pays a perdu sa souveraineté. Nous avons besoin de politiques courageux pour arrêter cette folie. Et nous avons besoin que les citoyens américains fassent pression sur leur gouvernement pour qu’il arrête de dilapider l’argent de leurs impôts dans ce programme. Je ne suis pas naïf pour autant, les élections ne changeront probablement rien puisque ni Mitt Romney, ni Barack Obama n’ont dit vouloir cesser ces opérations.
 
Et la solution, ce n’est pas non plus d’envoyer des troupes terrestres. Les États-Unis savent bien que dans les zones tribales, les gens résisteront. Cela provoquerait la même situation qu’en Afghanistan. La seule solution, c’est le dialogue.
 
Des Américains de l'ONG Code Pink s’adressent aux manifestants. Ils brandissent des photos d’enfants tués, selon eux, dans des attaques de drones.