Observateurs
 
William Dongmo, un Camerounais de 25 ans, habite depuis trois ans à Rome, où il est en dernière année d’études d’ingénierie informatique. Entre sa bourse universitaire, l’aide d’une église et des petits boulots, il touche 450 euros de revenus par mois et arrive tout juste à garder la tête hors de l’eau.
 
Si vous souhaitez participer à cette série consacrée aux "porte-monnaie de nos Observateurs", contactez-nous à observers@france24.com.
 

"Je ne pensais pas que la vie serait si chère"

J’ai étudié l’italien pendant six mois au Cameroun avant de partir faire un Master à Rome. Ma famille s’est cotisée pour que je puisse acheter le billet d’avion et partir avec un peu d’argent. Une fois sur place, au bout d’un semestre de cours d’université, j’ai pu décrocher une bourse d’étudiant de 1 500 euros par an de la part de la région de Rome, grâce à mes bonnes notes. Malheureusement, cela ne couvre même pas mon loyer, qui est de 185 euros par mois, plus 105 euros à prix fixe pour l’eau, le gaz et l’électricité. J’habite dans une cité universitaire ; c’est beaucoup moins cher que d’habiter en ville, où une petite chambre coûte au minimum 350 euros par mois.
 
Je dépense 50 euros par mois en nourriture. J’achète du riz et des pâtes en gros, et je mange assez peu de fruits et de légumes frais qui coûtent chers. Je ne mange que deux repas par jour ; je me prive de petit-déjeuner pour faire des économies. Du coup, j’ai perdu beaucoup de poids depuis que je suis arrivé du Cameroun, et je suis très souvent fatigué. Ca pèse sur le moral, et ce n’est pas facile d’étudier dans ces conditions.
 
"Je ne fais jamais de sorties"
 
Je ne fais jamais de sorties, ni au restaurant ni au cinéma. Je dépense environ 100 euros par an en vêtements, que j’achète uniquement pendant les soldes. L’Internet, je l’ai gratuitement : avec quelques voisins de palier, grâce à une clé internet et un modem, nous avons réussi à créer une sorte de réseau WiFi que nous partageons. J’ai un téléphone mobile, mais cela fait des mois que je ne m’achète plus de carte ; je peux recevoir des coups de fil, mais ne peux pas en donner. Je me déplace en transports publics ; bien que j’aie 25 ans, j’ai réussi à amadouer des agents des transports qui m’ont vendu un abonnement annuel à tarif réduit - normalement réservé au moins de 18 ans - qui coûte 62 euros.
 
Pour ce qui est des dépenses liées à mes études, là je ne me prive pas : j’achète tous les livres qu’il me faut pour suivre les cours, ce qui me revient à environ 100 euros par an. Je dois aussi payer 400 euros par semestre pour m'inscrire aux cours. Cette "taxe universitaire", comme on l’appelle, est la même pour tous les étudiants, quels que soient leurs moyens financiers.
 
À tout cela s’ajoute plusieurs autres dépenses obligatoires : la carte de séjour me coûte 140 euros par an ; elle a quasiment doublé sous le nouveau gouvernement, sans doute pour décourager l’immigration. En Italie, il faut obligatoirement avoir une assurance santé ; j’ai pris la moins chère, à 150 par an.
 
"Les employeurs préfèrent engager en priorité leurs compatriotes"
 
Ma plus grande difficulté est de ne pas avoir de travail stable. Les études me laissent peu de temps libre, et comme c’est la crise et que beaucoup d’Italiens cherchent du travail, il me semble que les employeurs préfèrent engager en priorité leurs compatriotes. Mais j’ai réussi à m’inscrire dans une agence d’aide à la personne qui me donne des petits boulots : je me promène avec des personnes âgées ou handicapées. C’est payé 7 euros de l’heure, et la charge de travail est aléatoire ; je gagne environ 120 euros par mois avec ça. Sinon, depuis quelques temps, je fais aussi le ménage deux ou trois samedis par mois dans un bar-restaurant chinois où il y a des danseuses et où se rendent de nombreux businessmen et hommes politiques. J’y travaille de minuit à 6 heures. Cet endroit brasse pas mal d’argent, donc si ça a été une bonne soirée et que le patron est de bonne humeur, je peux gagner jusqu’à 100 euros en liquide pour la nuit. Je reçois aussi 50 euros par mois d’une église qui donne de l’argent aux étrangers qui en ont besoin.
 
"Mon inquiétude, c’est d’arriver à économiser pour me payer le billet d’avion pour retourner au Cameroun"
 
À la fin du mois, je m’en sors à peine. Il y a des mois où je dépense plus que je n’ai, et je dois emprunter à des amis. Mais j’ai toujours réussi à les rembourser. Une fois, cela a été vraiment difficile : je suis tombé très malade, et j’ai dû passer deux mois à l’hôpital. Mon assurance ne couvrant que le minimum, j’ai dû payer 600 euros de frais pour les radios et pour une opération partielle de l’estomac. Cela a été dur de rebondir, mais j’ai réussi à décrocher du travail pendant les vendanges de l’été. J’ai même pu envoyer quelques centaines d’euros à ma mère, qui vit seule.
 
Je ne m’attendais pas à ce que la vie soit aussi chère en Italie, mais je suis fier d’avoir surmonté ces épreuves et de réussir dans mes études. Cependant, je compte retourner au Cameroun dès que j’ai fini ; je sais qu’en ces temps de crise, il se peut que j’attende des mois avant de trouver du travail, même avec mon diplôme. Et, sans la bourse, c’est impossible des survivre. Maintenant, mon inquiétude, c’est d’arriver à économiser 800 euros pour me payer le billet d’avion de retour. Je ne sais pas encore comment je vais faire.