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Le consulat américain à Benghazi a été mis à feu et à sang mardi soir. L’ambassadeur des États-Unis en Libye et trois autres employés ont trouvé la mort dans les violences, déclenchées par un film jugé offensant envers le prophète Mahomet. Un témoin, qui a passé la soirée sur place, nous raconte comment les choses ont dégénéré.
 
À l’origine de ce déchaînement de violence, la diffusion sur Internet de la bande-annonce d’un film intitulé "Innocence of Muslims" ("L'Innocence des musulmans"), un long-métrage produit par un promoteur immobilier israélo-américain islamophobe.
 
Au Caire, un groupe de plusieurs milliers de personnes, dont de nombreux salafistes, s’est rassemblé devant l’ambassade des États-Unis où le drapeau américain a été arraché et remplacé par un immense drapeau noir sur lequel était écrite la profession de foi musulmane : "Il n'y a de Dieu que Dieu et Mahomet est son prophète".
 
À Benghazi, c’est devant le consulat américain que les manifestants indignés se sont rassemblés. Un groupe armé a, dans la soirée, pénétré dans le bâtiment provoquant un échange de tirs avec les forces de l’ordre qui ont dû se retirer. Selon un officiel libyen, l'ambassadeur des États-Unis en Libye, J. Christopher Stevens, et trois autres fonctionnaires américains ont été tués par un tir de roquette alors qu’ils étaient dans une voiture.
 
La France a demandé aux autorités libyennes de "faire toute la lumière sur ces crimes odieux et inacceptables, d’en identifier les responsables et de les traduire devant la justice."
 
Images de l'attaque du consulat postées sur YouTube par
Doualia.com

"Quand il s’agit de religion, les islamistes font ce qu’ils veulent"

Sofian Kadura est pilote de ligne. Il vit à Benghazi.  
 
J’étais dehors avec des amis vers 21h - 22h, quand nous sommes entrés en voiture dans la rue du consulat. On s’est retrouvé soudainement au beau milieu d’une foule. Il y avait des tirs qui venaient de l’intérieur du consulat et d’autres venants de l’extérieur. Mais il est difficile de dire qui tirait exactement. On s’est rapidement mis à l’abri à 200 mètres du consulat. Mes amis et moi -  qui avons tous été combattants du côté de la rébellion pendant la guerre – voulions savoir ce qu’il se passait. J’ai pris ma kalachnikov dans la voiture et nous sommes revenus un peu en arrière. (Je fais partie actuellement d’une brigade de bénévoles qui assure la sécurité à Benghazi).
 
En nous approchant du consulat, nous avons réalisé que des islamistes armés avaient bloqué les rues. Ils étaient équipés de fusils automatiques, de lance-roquettes et de grosses mitrailleuses montées sur des voitures. C’était évident qu’il s’agissait d’islamistes car ils avaient tous de longues barbes. Je leur ai dit que j’étais membre d’une brigade de sécurité, mais ils ont refusé de me laisser passer. Il y avait de mon côté une foule de civils, beaucoup leur demandaient de cesser les violences. Mais ils criaient qu’ils voulaient tuer tout le monde dans le consulat. On leur a expliqué qu’il y avait aussi des Libyens à l’intérieur mais ils s’en fichaient. Ils nous ont répondu que ces gens-là n’auraient jamais dû travailler avec des Américains. Ils ont ajouté que c’était la sécurité du consulat qui avait tiré en premier [une information non confirmée de source indépendante]. J’ai répondu "Vous pensez vraiment que c’est une bonne idée de venir manifester avec des fusils automatiques et des lance-roquettes ?"
 
"Ce n’est pas pour ça que l’on s’est battus pendant la guerre"
 
Nous sommes restés jusqu’au départ des islamistes, vers minuit. En général quand il y a de gros incidents à Benghazi, les membres des brigades de sécurité reçoivent des ordres par talkies walkies via un centre d’appel. Mais cette fois-ci, nous n’avons rien reçu. Il y avait une brigade en bas de la rue mais ils ne se sont pas approchés. J’étais très choqué. Ce n’est pas pour ça que l’on s’est battus pendant la guerre. Je pense que ce film est effectivement insultant et n’aurait jamais dû exister, mais la violence n’est pas la solution.
 
Aujourd’hui les gens de Benghazi sont en colère contre les assaillants. Mais nous sommes dans une situation très compliquée car les critiquer peut être interpreté comme une prise de position contre le prophète. Les islamistes que j’ai vus la nuit dernière appartiennent à la brigade Ansar Al-Sharia qui signifie "Les défenseurs de la charia". [D’après la BBC, d’autres témoins ainsi qu’un officiel libyen ont attribué cette attaque à ce même groupe].Ces derniers mois, ils ont vraiment gagné en puissance et font de plus en plus parler d’eux. Comme les autres brigades de la ville, ils sont censés assurer la sécurité seulement quand les autorités le leur demandent.
 
Récemment l’hôpital de la ville a demandé leur intervention. Depuis qu’ils sont en charge de sa surveillance, aucun trouble n’a été signalé. Mais quand il s’agit de religion, ils font ce qu’ils veulent. Ces derniers mois, ils ont détruit des mausolées musulmans qu’ils considéraient blasphématoires.
 
Les gens ont peur d’eux car ces islamistes n’ont pas peur de mourir. Il y a toujours eu des islamistes à Benghazi mais, à l’époque de Kadhafi, on les mettait dans des prisons. Ils se rattrapent clairement aujourd’hui. Et tant que le gouvernement ne donnera pas l’ordre de les arrêter, nous les brigades, nous ne pourrons pas faire grand-chose. Néanmoins, je pense que ça ne va pas tarder car ils sont allés beaucoup trop loin hier soir.