Observateurs
Capture d'écran d'une manifestation de salafistes à Sidi Bouzid, en mai 2012. 
 
Le dernier point de vente d’alcool de Sidi Bouzid, au centre-ouest de la Tunisie, n’a finalement pas échappé aux musulmans extrémistes, qui l’ont violemment saccagé lundi. Malgré les menaces, le propriétaire maintenait ouvert le bar de son hôtel, se croyant protégé par les pouvoirs publics.
 
Une cinquantaine de salafistes ont débarqué à l’hôtel Horchani en milieu de journée, lundi 3 septembre. Aux cris de "al-Charab haram" (l'alcool est pêché), ils ont détruit le stock de boissons alcoolisées en explosant les bouteilles sur le sol et sur les murs de l’établissement.
 
En mai dernier, les salafistes de Sidi Bouzid, berceau de la révolution tunisienne, ont lancé une véritable guerre contre la consommation d’alcool. À force d’intimidations, ils sont parvenus à ce que la plupart des débitants de boissons, soucieux de s’éviter des ennuis, baissent leur rideau. Et ils n'ont pas hésité à s’attaquer violemment aux commerçants récalcitrants.
 
Les autorités locales n’ont jamais officiellement condamné ces interventions. Après plusieurs épisodes violents, qui avaient opposé, fin mai, les islamistes radicaux aux vendeurs et consommateurs d’alcool, le gouverneur de Sidi Bouzid avait proposé que les débits de boissons soient déplacés à l’extérieur du centre-ville, c'est-à-dire loin des mosquées et des lieux fréquentés par les femmes et les enfants.
 
Cette décision n’était pas pour déplaire à une partie des résidents qui auraient fini par voir d’un bon œil ce nettoyage opéré par les salafistes. Ces derniers auraient même été appelés par des habitants, las des nuisances sonores provoquées, notamment, par les débits illégaux de boissons.
 
L'hotel Horchani. Photo envoyée par le propriétaire

"Comme la police n’est plus capable de faire la sécurité, j’envisage de payer une société de sécurité privée, comme en Irak"

Jamil Horchani est le propriétaire de l’hôtel Horchani.
 
Il était 13 h quand les 'barbus' ont défoncé les portes de l’hôtel. Certains sont montés directement dans les étages et ont pillé les chambres, d’autres sont allés détruire les cuisines et les derniers se sont attaqués au bar. Ils ont tout cassé et m’ont même volé de l’argent et des objets personnels, habitant moi-même dans l’hôtel. Les clients étaient traumatisés. Nous avons même emmené à l’hôpital un couple de touristes qui étaient sous le choc.
 
Les caisses d'alcool jetées dans la fontaine de la cour. Photo envoyée par le propriétaire de l'hôtel.
 
"Malgré les menaces, les pouvoirs publics m’avaient encouragé à ne pas fermer mon bar, me disant qu’ils assuraient ma sécurité"
 
Ce n’est pas la première fois que les salafistes s’en prennent à mon hôtel. Quelques jours avant le ramadan, en juillet, ils étaient venus pour me menacer de mort. Ils m’avaient prévenu que si je continuais à servir de l’alcool, ils s’en prendraient à moi et à mon hôtel. J’avais alors porté plainte et le procureur de la république avait lancé une enquête qui, vraisemblablement, n’a abouti à rien… J’ai reconnu des visages qui étaient déjà passé il y a un mois et demi. Ils agissent en toute impunité.
 
Le bar de l'hôtel qui a été vandalisé.
 
Si, malgré les menaces, je n’ai jamais fermé mon bar, sauf durant le ramadan, c’est parce que j’avais reçu des gages des autorités. Le gouverneur et le chef de la police m’avaient encouragé à ne pas le fermer, me disant qu’ils assureraient ma sécurité et celle de mon commerce. Quand j’avais porté plainte une première fois, ils m’avaient dit que les islamistes ne s’en prendraient pas à mon commerce car je détiens une licence et que je suis situé loin du centre-ville. Or, mon hôtel se trouve à une entrée de Sidi Bouzid, où il n’y a pas d’habitations. Je me sentais épargné.
 
"J’envisage de payer une société de sécurité privée, comme en Irak"
 
Aujourd’hui, je me sens complètement abandonné par les autorités et la police. Hier, nous avons appelé le commissariat dès qu’ils sont entrés dans l’hôtel. Les salafistes sont restés plus de 30 minutes à tout détruire et la police n’est arrivée qu’après leur départ.
 
J’envisage sérieusement de payer les services d’une société de sécurité privée, comme cela se fait en Irak, pour surveiller mon établissement. Si plus personne n’est capable d’assurer notre sécurité, nous allons tous être amenés à embaucher des milices pour nous défendre.
 
[L’humoriste Lotfi Abdelli, dont nous avions recueilli le témoignage et qui a, lui aussi, subi des menaces de la part de salafistes, a aujourd’hui recours à des agents de sécurité privés, ndlr].