Capture d'écran montrant des militants islamistes en train d'installer des tapis de prière devant un théâtre à Menzel Bourguiba, où le comédien Lotfi Abdelli devait se produire mardi. Vidéo postée sur YouTube. 
 
En l’espace de dix jours, trois manifestations culturelles ont été bloquées par des islamistes radicaux . Les organisateurs de ces événements s’interrogent sur la passivité de la police face à des salafistes de plus en plus violents.
 
Jeudi, des islamistes radicaux ont violemment agressé les organisateurs d’une soirée culturelle à la Maison de la jeunesse de Bizerte (nord-ouest de la Tunisie). Ils protestaient contre la présence de Samir Kantar, un militant du Front de Libération de la Palestine, qui participait à cette manifestation. Les salafistes accusent Samir Kantar d’être membre de l’organisation chiite libanaise Hezbollah.
 
L’attaque, menée par "environ 200 individus associés à la mouvance salafiste", a fait cinq blessés, dont deux organisateurs et un officier de police, a indiqué le ministère de l’Intérieur dans un communiqué vendredi. En outre, cinq assaillants ont été arrêtés.
 
Une vidéo postée jeudi soir sur YouTube montre les blessés recevant des soins à l’hôpital de Bizerte. 
 
Dans la vidéo, un des organisateurs raconte :
 
A 1’19’’ : "On nous a dit qu’un groupe de salafistes (…) était à la Maison des jeunes et qu’ils avaient arraché des pancartes et commis des saccages. Nous nous sommes rendus sur place. Nous leur avons demandé pourquoi ils faisaient cela. Ils nous ont répondu : "vous avez invité Samir Kantar qui est chiite. Nous leur avons répondu que cela n’avait pas d’importance qu’il soit chiite ou sunnite, l’essentiel étant son activisme contre les sionistes. (…) Ils nous ont alors accusés d’être nous-mêmes des chiites et nous ont roués de coups. Ils nous ont dit que nous n’étions pas musulmans. Il y avait même des gens parmi eux qui criaient : "tuez-les, tuez-les, ils sont chiites !". 
 

"La police savait pertinemment qu’ils allaient nous attaquer"

Imed Safaxi est membre de l’association Hipp Dirutus qui organisait la soirée culturelle à Bizerte, jeudi. 
 
Ils n’étaient pas venus dans l’intention d’empêcher le spectacle, mais pour nous tabasser. C’était en tout début de soirée. Heureusement qu’il n’y avait pas encore beaucoup de monde, sinon ils auraient fait un carnage. Quand je les ai vus frapper mon collègue Mongi Tayachi, j’ai cru qu’ils allaient le tuer. Il est d’ailleurs toujours à l’hôpital. J’ai reconnu deux des assaillants. Ce sont des salafistes connus à Bizerte.
 
Deux des salafistes m’ont pris par le bras tandis qu’un autre m’a vaporisé du gaz lacrymogène au visage. Heureusement que l’un d’eux a été frappé et contraint de me lâcher le bras. C’est ce qui m’a permis de m’enfuir.
 
La police a mis une heure pour intervenir. Pourtant, elle savait pertinemment ce qui allait se passer. Deux jours avant l’attaque, ils étaient déjà en train de déchirer les affiches de promotion de la soirée dans les rues. Un peu avant l’attaque, une collègue m’a raconté avoir vu une vingtaine de barbus installés à l’arrière d’un camion Isuzu qui se dirigeait vers Bizerte. La police les a vu passer et n’a pas levé le petit doigt. Et puis, Bizerte est une petite ville où tout se sait forcément.
 
J’accuse le ministère de l’Intérieur et le parti Ennahda de laisser faire les salafistes. Leur attitude est inexplicable et inexcusable.   
 
La veille de l’incident de Bizerte, un autre groupe d’extrémistes radicaux avait empêché la troupe iranienne Mehrab de se produire au festival de Kairouan (160 km au sud de Tunis) au motif qu’ils étaient  " chiites", ce qui constitue à leurs yeux une atteinte au sacré.
 
Le célèbre humoriste Lotfi Abdelli n’a pas non plus pu tenir son spectacle "100% Halal" mardi soir, à Menzel Bourguiba (nord). Des militants ont bloqué les accès du théâtre où il devait se tenir, le jugeant contraire à l’islam. Leur action n’a cependant pas été violente.
 
Une vidéo amateur postée mardi sur YouTube montre des islamistes radicaux en train de dérouler des tapis de prière devant l’entrée du théâtre. A 2’18 ‘’, on distingue l’étendard salafiste accroché au fronton de la maison de la culture. A 3’10’’, une foule massée devant l’entrée du bâtiment entame la prière.
 
 
A 0’’58 un homme dit : "Toute la population de Menzel Bourguiba, jeunes et personnes âgées, est venue en cette nuit du Destin [Laylat al-Qadr est la 27ème nuit du mois du ramadan. Elle est considérée comme bénie chez les musulmans, ndlr].(…) Des gens qui veulent offenser la ville de Menzel Bourguiba ont amené en cette nuit sacrée cette personne, dont je ne veux pas citer le nom, pour qu'il puisse se moquer (…) des versets d’Allah ".    

"Je ne critique en rien la religion, je parle de la pratique religieuse chez les Tunisiens. C’est très différent"

Lotfi Abdelli, comédien.
  
Je ne me suis pas approché de la salle de spectacle car je ne voulais pas que la situation s’envenime. Il y a un poste de police non loin du théâtre. Les forces de sécurité étaient présentes, mais elles ne sont pas intervenues. Ils nous ont dit qu’ils n’en avaient pas reçu l’ordre.
  
Les salafistes m’accusent de tenir des propos blasphématoires alors qu’ils ne connaissent même pas mes textes. Depuis plusieurs jours, l’imam de la ville n’avait de cesse d’appeler au boycott de mon spectacle dans ses prêches. En réalité, je ne critique en rien la religion, je parle de la pratique religieuse chez les Tunisiens. C’est très différent.
 
Je n’en veux pas vraiment aux extrémistes, ni aux policiers. J’en veux au ministère de l’Intérieur qui me boycotte. Il y a deux semaines déjà, il avait donné des instructions à la police pour qu’ils n’assurent pas la sécurité lorsque je me suis produit au festival de Bizerte. J’ai joué devant un public très nombreux, 9000 personnes, et tout s’est bien déroulé [le porte-parole de la direction générale de la sûreté nationale, Mohamed Ali El Aroui, avait déclaré en juillet que les forces de l’ordre ne sécuriseraient plus aucun spectacle du comédien Lotfi Abdelli parce que ce dernier "a dépassé toutes les limites acceptables en dénigrant d’une manière vulgaire et humiliante les agents de la police"].
 
Dans mes spectacles, je critique tout le monde, y compris les policiers. Mais je ne les vise pas particulièrement. Je n’ai rien contre eux. Je fais simplement mon travail d’humoriste.
 
Le gouvernement essaye de m’intimider. Nous vivons dans une petite dictature qui, comme tant de dictatures, n’aime pas qu’on nuise à son image et n’apprécie que l’esprit critique se propage parmi la population.
 
Certains médias tunisiens accusent, eux aussi, le gouvernement de laxisme, voire de complicité avec les salafistes.
 
Ces actions interviennent après une période relativement calme. Toutefois en juin, des violences étaient survenues dans plusieurs régions du pays après le saccage d’une exposition d’art à Tunis, jugée blasphématoire.