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Un cercueil trimballé à travers tout le village pour guider une famille en deuil vers l’"assassin" de son fils. Cette tradition, appelée "londola", peut prêter à sourire. Pourtant, son issue est souvent dramatique. À Kakanda, une localité reculée de la province de Katanga, au sud de la RDC, trois personnes désignées coupables par le "cercueil volant" ont été lynchées.
 
Le 24 juillet dernier, avant d’enterrer leur fils décédé quelques jours auparavant, des parents ont choisi de transporter son cercueil dans les rues de Kakanda afin qu’il les conduise jusqu’à ses meurtriers présumés. Témoin de cette scène, un vidéaste amateur nous a fait parvenir des images montrant des dizaines de villageois en furie courir derrière le cercueil transporté par des proches du défunt.
 
 
À la seconde 0.53 de la vidéo, le cortège s’arrête devant une première maison, signe – selon la coutume – qu’un des coupables est à l’intérieur. Immédiatement, plusieurs personnes, issues de l’entourage du défunt, se ruent vers le logis et se mettent à en détruire les murs. Quelques secondes plus tard, les images montrent des habitations détruites et incendiées, toujours sous les yeux de nombreux villageois qui, pour la plupart, acclament cette procession macabre.
 
Dans une autre vidéo, dont nous avons sélectionné des captures, étant donné l’extrême violence des images, une femme, elle aussi désignée coupable par le cercueil, est extirpée de sa maison et jetée à terre. S’en suit une scène de lynchage au cours duquel les villageois utilisent toutes sortes d’objets - des parpaings, un pneu, une chaise en plastique – pour tabasser à mort celle sur laquelle le cercueil avait jeté son dévolu, avant de brûler son corps recouvert par les débris. Ce jour-là, deux autres habitants de Kakanda ont été massacrés dans les mêmes circonstances.
 
Interrogé sur cet événement par Radio Okapi, la radio de l’ONU en RDC, l’administrateur du territoire de Lubudi, dont dépend le village de Kakanda, a annoncé sa décision d’interdire la pratique du "londola". "Nous ne pouvons pas tolérer un phénomène qui commet des meurtres", a martelé Nkulu Mfwifwi. Il a expliqué que la famille du jeune défunt avait pénétré dans la morgue à l’insu de ses responsables - occupés par un autre enterrement - et saisi le cercueil pour le "balader" dans le village. Une enquête pour déterminer les auteurs de ces trois meurtres, qui auraient pris la fuite, a été ouverte. Deux jours après le drame, dix suspects avaient été arrêtés.
 
Selon nos Observateurs de RDC, ce rite du "cercueil volant" est une croyance katangaise très peu connue dans le reste du pays. En 2008, plusieurs maisons avaient été brûlées et leur propriétaire tabassés à mort à Ngalaka, un village du territoire de Kambove situé dans le Katanga. En 2009, les images d’une foule en liesse suivant un cercueil à Lubumbashi, capitale de la province, avaient fait l’objet d’un reportage diffusé sur une télévision locale. Un site d’information katangais rapporte par ailleurs qu’en février dernier, un "londola" avait secoué Sambwa, un autre village de la région.
 
 
 
Captures de la deuxième vidéo, très choquante, envoyée par notre Observateur, où l'on peut voir une femme lynchée avec différents objets, avant d'être brûlée.

"Ceux qui croient en cette pratique considèrent que la justice ne punit pas la sorcellerie dont sont accusés les coupables désignés par le cercueil"

Sergio est webmaster à Lubumbashi, capitale de la province du Katanga. C’est un de ses amis du village de Kakanda qui a filmé ces deux vidéos et lui a expliqué le déroulement des faits.
  
Le jeune homme serait mort d’une maladie. Mais il a été emporté si brutalement que la famille a tout de suite pensé que c’était son oncle, par ailleurs le chef du village, qui lui avait jeté un sort. Dans la tradition, on dit que le chef du village peut sacrifier des jeunes pour gagner en puissance et se maintenir au pouvoir. Mais l’oncle a assuré qu’il n’était pas l’assassin et a autorisé la famille à pratiquer un "londola" pour connaître le coupable.
 
Le "londola" rassemble en général tous les villageois, car quand il y a un mort, tout le monde veut connaître le coupable. D’ailleurs, la pratique ne s’est pas toujours soldée par des lynchages : l’idée, c’est que le coupable vive l’humiliation d’être désigné par le cercueil devant les autres villageois. Mais progressivement, les gens ont été persuadés que les coupables, même désignés par le cercueil, continueraient de tuer et qu’il était préférable de mettre fin à leur jour.
 
"Si les transporteurs n’arrivent pas à déplacer le cercueil, c’est que la personne désignée est bien coupable"
 
Sur les images, on voit que les porteurs du cercueil ont de la poudre blanche sur le visage. C’est une manière de se protéger du mort, car on dit qu’au moment du "londola", il devient très méchant et peut tuer beaucoup de monde. Il paraît que l’on peut entendre sa respiration si on s’approche du cercueil.
 
On voit aussi un homme agenouillé près du cercueil et lui parler en swahili [à partir de 1’30]. C’est l’habitant d’une maison désignée par le mort et il est en train de le supplier de croire qu’il est innocent. Mais l’homme sera quand même tiré à l’extérieur par les proches du défunt qui le tabasseront à mort. Dans la tradition, si les transporteurs n’arrivent plus à déplacer le cercueil une fois qu’il a désigné quelqu’un, c’est qu'il s'agit bien du coupable.
 
Ceux qui croient en cette pratique considèrent que la justice ne punit pas la sorcellerie dont sont accusés les coupables désignés par le cercueil. Personnellement, je n’y crois pas du tout, simplement parce que le cercueil ne vole pas tout seul - comme le laisse penser l’expression du "cercueil volant". Il est bel et bien transporté par des gens qui ont peut être de mauvaises intentions.
 
Même si l’administrateur de Lubudi a décidé d’interdire le "londola", ce phénomène continuera d’exister tant qu’une loi ne sera votée au Parlement. 
 
Ce billet a été rédigé avec la collaboration de Peggy Bruguière, journaliste à FRANCE 24.