Capture d'écran d'une vidéo publiée par le bureau de communication militaire où des soldats de l'ASL tirent sur un avion de l'armée régulière.
 
C’est à Alep que se joue, selon les termes de l’opposition, "la mère de toutes les batailles". Une bataille filmée au plus près par des caméramans amateurs qui sont désormais désignés par les militaires défectionnistes pour suivre l’Armée syrienne libre (ASL) dans les combats. Et cette nouvelle forme de couverture médiatique est entièrement contrôlée par les nouveaux bureaux de communication militaires de l’ASL.
 
L’enjeu de la bataille d’Alep semble forcer l’opposition à s’organiser de la manière la plus efficace qui soit. D’abord sur un plan militaire : la plupart des milices de la capitale économique et des villages qui l’entourent ont décidé de s’unir sous la même bannière, celle de la "Brigade de l’unicité", une brigade de l’ASL. Ensuite, sur le plan de la communication : l’ASL entend, plus que jamais, contrôler son image et livrer jusqu’au bout la guerre médiatique contre les médias officiels. Pour ce faire, elle a mis au point des bureaux de communication militaires dans lesquels certaines personnes sont précisément désignées pour filmer les combats et d’autres en charge de répondre aux demandes des médias.
 
La ville d’Alep compte 2,5 millions d’habitants. Selon le dernier bilan de l’ONU, 200 000 d'entre eux ont déjà fui les combats. De son côté, l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH) annonce un bilan de plus de 20 000 morts en Syrie depuis le début de la révolte, il y a 16 mois. La journée du lundi 30 juillet a fait, à elle seule, 93 morts, dont 41 civils, 33 soldats et 19 rebelles.
 
Vidéo publiée par le bureau de communication militaire et filmée dans le quartier de Mash'had où l'on voit des soldats de l'ASL livrer bataille.

"Il ne faut pas oublier que la guerre est aussi médiatique"

Bachir el-Hajji est le porte-parole du bureau de communication militaire d’Alep.
 
Le bureau de communication militaire est l’équivalent des bureaux de communication qui sont apparus dans plusieurs villes depuis le début de la révolte. Sa particularité est que les journalistes citoyens qui le composent ont pour tâche exclusive de suivre les membres de l’ASL afin de couvrir leurs opérations sur le terrain.
 
Ce bureau spécial existe parce qu’il est plus dangereux de suivre les opérations de l’ASL que de couvrir une simple manifestation, comme le faisait jusque là de nombreux amateurs. De plus, nous devons faire attention aux informations qui filtrent. Les vidéos ne doivent pas montrer les endroits où l’ASL est basée, ni les armes dont elle dispose, à l'exception des armes légères. De même, nous faisons attention au moment où nous diffusons ces images. Ce ne sont pas les personnes qui filment qui les postent : ces dernières nous les remettent et nous nous occupons de les poster une fois que nous sommes sûrs que l’opération a été un succès, que la zone est sécurisée et qu’il n’y a plus de risque pour la troupe qui est filmée. Cela ne veut pas dire pour autant que nous faisons de la censure. Nous diffusons toujours l’intégralité de ce qui a été filmé, même si l’on voit des cadavres de soldats de l’armée régulière ou même des corps calcinés. Après tout, nous sommes dans notre droit et nous nous battons pour notre pays.
 
"Nous devons faire attention aux informations qui filtrent, ne pas montrer nos positions ni nos armes"
 
Nous faisons très attention au recrutement. Nous nous reposons sur des personnes de confiance, que l’on connaît très bien et qui faisaient partie des premiers militants à aller sur le terrain pour filmer les manifestations, au début de la révolte. Il arrive que certains de nos 'reporters' portent les armes mais la plupart d’entre eux sont des civils qui ne font que filmer.
 
Nous suivons de manière assidue ce que les médias d’État diffusent afin de répondre à leurs accusations par nos propres images. Le but de cette couverture est, certes, d’informer des opérations de l’ASL, mais il ne faut pas oublier que la guerre est aussi médiatique. Nous ne laisserons pas les médias d’Assad ternir notre image sans réagir.
Les soldats de l'ASL bombardent un immeuble où se trouveraient des chabbihas, les milices pro-régime.

"Les soldats me désignent un endroit pour filmer le déroulement de l’opération. L’un d’eux est chargé de me protéger"

Abou Malek filme pour le compte de la "Brigade de l’unicité" d’Alep. Il a accepté de nous parler malgré les réticences du bureau militaire qui a refusé de nous mettre en contact avec un caméraman amateur au motif que seul le bureau militaire est en charge de communiquer.
 
J’habite dans le même bâtiment que l’unité de la brigade que j’ai l’habitude de suivre. Avant chaque opération, les membres de la brigade viennent me voir pour me donner la date, le lieu et les détails de l’opération. Je prépare alors ma caméra et j’embarque avec eux, à bord des mêmes véhicules. Nous discutons en route de la nature de l’opération et des difficultés auxquelles nous risquons de faire face. Le fait que ce soit toujours la même personne qui accompagne une unité instaure une relation de complicité et de confiance entre nous.
 
"Je ne fais que filmer et c’est le bureau qui choisit les vidéos à mettre en ligne"
 
Une fois sur place, les soldats me désignent un endroit pour filmer le déroulement de l’opération. L’un d’eux est chargé de me protéger. Mais je ne suis pas assigné à cette place pour autant, je suis libre de me déplacer, de choisir l’angle que je veux, pour peu que je ne gêne pas le déroulement de l’opération.
 
Cela fait cinq mois que je filme pour l’ASL à Alep. Avant cela, je filmais dans les manifestations. Un jour, l'un de mes amis qui était soldat dans l’armée régulière a déserté et a rejoint l’ASL. Il m’a alors proposé de venir travailler avec eux et j’ai accepté. Sur les vidéos que je filme, j’essaie d’expliquer ce que les soldats font en commentant leurs actions. Je ne fais que filmer et c’est le bureau qui choisit les vidéos à mettre en ligne, mais je trouve que c’est normal d’avoir une telle organisation dans une cellule militaire. Il faut qu’il y ait un minimum de discipline pour maintenir l’ordre.
 
Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira, journaliste à France 24.