Observateurs
Les débris du village rasta de Port Bouët.
 
Il n’aura fallu que 40 minutes à la société immobilière Sicogi pour détruire, mercredi 11 juillet à coups de bulldozer, le "village rasta" de Port Bouët, une commune d’Abidjan. Depuis, les habitants, qui disent avoir presque tout perdu dans l’opération, dorment sur les débris de leurs habitations.
 
Les rastas avaient installé leur village depuis quinze ans sur ce terrain en bord de mer. Les tenants du Jah y pratiquaient leur art et y vivaient selon leurs principes pacifistes. Le village leur avait été alloué "à titre précaire " par la ville de Port Bouët, précise à FRANCE 24 la mairie de la commune. Autrement dit : les rastas devaient savoir qu’ils finiraient par quitter les lieux.
 
Koko Shenko, résident du village et artiste peintre, assure pourtant que les rastas ne savaient pas que ce terrain pouvait appartenir à une société privée, en l'occurence la société immobilière Sicogi qui en revendique la propriété. Il déplore que la mairie ne les ait pas prévenus et ne leur ait pas adressé de mise en demeure avant l'expulsion. Les autorités municipales assurent de leur côté qu’elles ne savaient pas que ce terrain pouvait avoir un propriétaire. Manifestement pris de court, le secrétaire général de la mairie a dit avoir entamé des recherches pour savoir si la Sicogi est effectivement le propriétaire du terrain.
 
 
 
Du côté de la Sicogi, on est sûr de son bon droit : "ce terrain a été acquis par la société. Récemment renflouée par de nouveaux investisseurs, elle a décidé d’utiliser ces fonds pour rénover l’hôtel Akwaba, désaffecté, lequel dispose du terrain annexe sur lequel s’était installé le village rasta", fait valoir Baï, responsable sécurité de l’entreprise, qui a dirigé la destruction du village.
 
Il affirme également avoir rencontré les rastas à plusieurs reprises "depuis le mois de juin, en faisant du porte à porte, pour leur dire qu’il était temps de partir". Sur place, notre observateur affirme pourtant qu’il n’avait jamais vu Jean-Philippe Baï avant le jour de la destruction.
 
Les questions de la propriété effective du terrain ou d’une mise en demeure devront être tranchées par la justice ivoirienne, puisque les rastas ont porté l’affaire devant les tribunaux. Reste que depuis dix jours, ils dorment sur les débris de leur village.
 
 
Les rastafaris forment un mouvement messianique né en Jamaïque et basé essentiellement sur l’Ancien Testament. Ils se disent pacifiques et vénèrent le dernier empereur éthiopien, Haïlé Sélassié (1941-1974), qu’il considère comme le nouveau Messie.
 

"Tous nos passeports, nos diplômes, tous nos papiers sont dans les décombres et pour beaucoup ne seront plus utilisables"

Koko Shenko est le "secrétaire général  du Conseil de gestion" du village rasta et est artiste peintre. Les rastafaris forment un mouvement messianique né en Jamaïque et basé essentiellement sur l’Ancien Testament. Ils se disent pacifiques et vénèrent le dernier empereur éthiopien, Haïlé Sélassié (1941-1974), qu’il considère comme le nouveau Messie.
 
 
Ils sont arrivés à 10 heures du matin le 11 juillet. Il y avait un représentant de la Sicogi avec un Caterpillar, des avocats, des huissiers, mais aussi des CRS et des loubards. On nous a dit qu’on devait partir immédiatement. Nous avons à peine eu le temps de parler avec eux puis, à 10h40, ils ont commencé à tout casser. Ils ont détruit nos ateliers d’art, le centre de prières, le jardin botanique, les magasins. On a perdu nos instruments de musique et tous les articles de vente. Tous nos passeports, nos diplômes, tous nos papiers sont dans les décombres et pour beaucoup ne seront plus utilisables. Ce sont des années de travaux annihilées en quelques minutes. C’est tout juste si on a pu garder nos habits, mis à la va-vite dans des sacs à dos.
 
"Notre village était un attrait pour les touristes, on faisait vivre l’économie locale"
 
Ca s’est fait très brutalement et sans ménagement. Une femme qui venait d’accoucher a failli se faire écraser par le bulldozer. Depuis, nous vivons à la belle étoile, sur les débris de notre village, nous n’avons nulle part où aller. Nous sommes exposés au soleil, à la pluie, au vent, qui est très fort puisque nous sommes en bord de mer. Et des enfants doivent dormir dehors.
 
Notre village était un attrait pour les touristes, on faisait vivre l’économie locale. Nous sommes non violents, nous faisons des formations artisanales chez nous. La mairie est d’ailleurs fière de nous, pourquoi des personnes qui n’ont rien fait à la Côte d’Ivoire, comme nous, doivent-elles être chassées comme des animaux ?
 
Le plus étrange dans cette histoire c’est que ce monsieur Baï s’est présenté au village accompagné d’employés de justice et d’au moins cinq membres des forces de l’ordre. On se demande comment les autorités n’étaient pas au courant. Je soupçonne qu’il y ait eu de la corruption de responsables publics [La mairie n’a pas souhaité s’exprimer sur ce point. Et la Sicogi rétorque, quant à elle, que la destruction avait été ordonnée par "décision de justice", d’où la présence de ces personnes. Nous n’avons pour l’heure pas pu vérifier cette information.