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Les fidèles musulmans rassemblés à la mosquée Anwar, à Addis-Abeba, le 15 juillet. Photo de @DimtsachinYisem publiée sur Facebook
 
Une partie de la communauté musulmane d’Éthiopie voit rouge. Depuis plusieurs mois, les musulmans éthiopiens se font taxer d’"extrémisme" par le gouvernement, à qui ils reprochent par ailleurs de s’ingérer dans leurs affaires religieuses. La tension est montée d’un cran ce week-end à Addis-Abeba, où des affrontements ont opposé fidèles et policiers.
 
Des milliers de musulmans se sont rassemblés, dimanche 15 juillet, à la grande mosquée Anwar d'Addis-Abeba pour dénoncer la répression policière dont ils avaient fait les frais deux jours auparavant. Le 13 juillet - comme presque tous les vendredis depuis maintenant huit mois - des centaines de musulmans s’étaient réunis pacifiquement dans l’enceinte de la mosquée Awala pour réclamer un nouveau "majlis", le Conseil des musulmans. La communauté considère que les membres du "majlis" lui ont été imposés par le pouvoir et qu’ils ne la représentent pas.
 
À deux jours de l’ouverture d’un sommet de l’Union africaine, qui démarrait le surlendemain à Addis-Abeba, les forces de l’ordre avaient reçu pour mission de disperser ce rassemblement qui, aux yeux des autorités, n’avait pas d’autre objectif que de perturber l'événement. Les policiers ont alors forcé la porte de la mosquée, tiré des gaz lacrymogènes sur la foule et procédé dans la nuit à 72 arrestations.
 
Manifestation à la mosquée Anwar, le 14 juillet. Vidéo de Save Awelia sur YouTube
 
Les musulmans représentent 34 % de la population d’Éthiopie, un pays à majorité chrétienne orthodoxe. La Constitution du pays prévoit la liberté de culte et l’absence de religion d’État, mais les musulmans estiment leurs droits bafoués. Ils reprochent au gouvernement de soutenir l'idéologie ahbach, un mouvement sunnite fondé au Liban au milieu du 20e siècle qui dénonce le salafisme et défend le pluralisme religieux. 
 
Depuis plusieurs années, les autorités s’arrangent pour que ce courant soit majoritaire au sein du "majlis". La communauté musulmane réclame donc des élections afin de renouveler cette instance.
 
La contestation s’est exacerbée il y a huit mois, après la révocation de plusieurs professeurs de l’institut de la mosquée Awala et leur remplacement par des enseignants d’obédience ahbach. Par la suite, le gouvernement a aussi fermé le collège et le centre de langue arabe adossés à la mosquée. Autant de raisons qui prouvent, selon la communauté, que le pouvoir politique se rend coupable d’ingérence dans ses affaires religieuses.
 
De son côté, le gouvernement nie en bloc apporter un quelconque soutien au courant ahbach. Il affirme avoir pour objectif de lutter contre l'extrémisme religieux et justifie ses mesures en expliquant qu'il menace la stabilité du pays depuis quelques mois.
 
Encerclée par des pays à majorité musulmane, l’Éthiopie a toujours fait figure de rempart contre l’islam radical. Mais, depuis 2008, le terrorisme n’épargne plus la Corne de l’Afrique où sévissent les shebab, un groupe proche d’Al-Qaïda qui opère en Somalie et au Kenya, deux pays frontaliers de l’Éthiopie.

"Réclamer son droit d’exercer son culte, ce n’est pas être terroriste"

Aman a 26 ans et travaille dans une société d’affaires à Addis-Abeba.
 
Depuis le début du mouvement, les musulmans organisent leurs rassemblements dans l’enceinte des mosquées. Nous n’avons jamais battu le pavé, nos rassemblements sont pacifiques. Les discours, les chants… tout se passe à l’intérieur du complexe de la mosquée.
 
"Les membres du 'majlis' sont, pour nous, des agents de l'État"
 
Le mouvement de contestation est d’abord parti des étudiants, ceux du collège de la mosquée Awala, où un enseignement ahbach a été imposé. Rapidement, les jeunes ont été rejoints par une majorité des musulmans d’Addis-Abeba. Nous demandons un nouveau 'majlis' car ses membres actuels ne tirent pas leur légitimité d’une élection. Pour nous, ce sont des agents de l’État. D’ailleurs, dans certaines régions d’Éthiopie, des musulmans ont instauré des conseils locaux parallèles car ils ne veulent pas obéir au Conseil.
 
Nous ne demandons pas que la doctrine ahbach soit interdite, chacun a le droit d’exercer son culte. Mais nous ne voulons pas qu’elle nous soit imposée car, pour nous, elle promeut des idées déviantes. Les musulmans, ici, croient en un islam sunnite, comme 90 % des musulmans dans le monde.
 
Une foule de musulmans rejoint la mosquée Anwar, le 15 juillet, après les incidents de la veille. Photo de notre Observateur.
  
"Des musulmans surveillés et harcelés par les forces de sécurité"
 
Au fur et à mesure que notre mouvement de contestation a pris de l’ampleur, les méthodes du gouvernement se sont radicalisées à notre encontre. Les supérieurs de notre communauté (ceux que nous avons nommés pour tenter de négocier avec les autorités) ont été plusieurs fois surveillés et harcelés par des policiers, et des jeunes activistes ont été détenus et frappés [en avril dernier, un imam de la région de l'Oromia a été arrêté par les autorités à cause de son soutien au mouvement de protestation, selon les musulmans. Le gouvernement a, quant à lui, affirmé qu’il le soupçonnait de prêches islamistes, NDLR]. Une jeune femme de mon quartier a été tabassée par des agents de sécurité et laissée pour morte dans un autre coin de la ville.
 
"Le terrorisme est la nouvelle excuse du gouvernement contre ses opposants"
 
Depuis un mois, la télévision officielle s’est mise à diffuser de nouveaux programmes qui parlent de paix et de tolérance entre les différentes religions et communautés d’Éthiopie. Avec, comme message, le fait que la cohabitation et l’harmonie, qui ont toujours caractérisé l’Éthiopie, sont aujourd’hui menacées par des extrémistes de tous les côtés, mais surtout des musulmans de la mosquée Awala. Le terrorisme est la nouvelle excuse que sort systématiquement le gouvernement contre ses opposants. Dès que quelqu’un ne se conforme pas à sa politique, il est stigmatisé comme 'terroriste'. Réclamer son droit d’exercer son culte, ce n’est pas être terroriste.
 
Dans les faits, nous vivons très bien avec les chrétiens. D’ailleurs, eux-mêmes savent que le gouvernement fait de la propagande. Depuis toujours, nous sommes voisins, amis et souvent membres de la même famille grâce aux mariages interreligieux. J’ai personnellement deux tantes et un oncle qui sont mariés à des chrétiens. En fait, le gouvernement cherche à diviser pour mieux assurer sa survie.
 
Ce billet a été rédigé avec la collaboration de Peggy Bruguière, journaliste à FRANCE 24.