Observateurs
 
Quelques heures avant leur exécution, quatre condamnés à mort iraniens ont réussi à sortir de leur prison une vidéo où ils dénoncent la marginalisation de leur minorité, les ahwazis, une ethnie arabe du sud-ouest de l’Iran.
 
Très peu d’informations filtrent sur ce qui se déroule dans la région d’Ahwaz. Beaucoup craignent que les communications téléphoniques et les échanges sur Internet puissent être interceptés par les services de renseignement. Très peu d’informations sur cette affaire sont donc parvenues à l’étranger.
 
Les frères Heidarian, Taha, 28 ans, Abbas, 25 ans et Abdalrahman, 23 ans, ainsi que leur ami Ali Sharif, ont été exécutés fin juin dans la prison de Karoun, à Ahwaz, capitale de la province du Khuzestan. Arrêtés lors de manifestations en avril 2011 à Ahwaz, ils ont été reconnus coupables d’ "inimitié à l'égard de Dieu et corruption sur terre". Dans une déclaration publiée le 22 juin, Amnesty International indique que leur arrestation est  "en lien avec la mort d'un agent des forces de l’ordre" lors de ces manifestations. Les associations de défense de la communauté ahwazie affirment toutefois que les frères Heidarian et leur ami ont été condamnés pour trafic de drogue.
 
Dans sa déclaration, Amnesty International dénonce un "procès inique sans aucune transparence", soulignant qu’"il semble que [les quatre condamnés à mort] n'aient pas été représentés par un avocat de leur choix".
 
Dans la vidéo que nous publions ci-dessous, enregistrée clandestinement en prison, les frères Heidarian clament leur innocence, assurant que leurs aveux ont été extorqués sous la torture. Ils appellent en outre les organisations de défense des droits de l’Homme à accentuer leurs pressions sur les autorités de Téhéran pour que celles-ci mettent fin aux exécutions.
 
Les Arabes ahwazis s’estiment marginalisés par les autorités et discriminés en matière d’accès à l’éducation, au logement et aux services de santé publique. Beaucoup ont par ailleurs été privés de leurs droits civils et politiques. Un mouvement sécessionniste, qui demande la création d’un Etat arabe indépendant, se développe donc au sein de cette communauté.
 
Les manifestations organisées à travers plusieurs villes de la province du Khuzestan en avril 2011, pour marquer le sixième anniversaire d’un soulèvement en 2005, avaient dégénéré en affrontements entre militants et forces de l’ordre. Au moins 27 personnes ont été tuées durant les violences, indique Amnesty International, notamment à Malashiya, petite ville située à 20 kilomètres de Ahwaz d’où sont issus les frères Heidarian et Ali Sharifi.
 
Plusieurs organisations de défense des Droits de l’Homme, soutenues par des personnalités comme Shirin Ebadi, Prix Nobel de la Paix 2003, ont condamné cette exécution et exhorté l’Iran à abolir la peine de mort.
 
 
Extrait de la déclaration par Taha Heidarian, au nom des quatre condamnés à mort :
 
" Je suis un résident de Malashiya, à Ahwaz. J’ai été arrêté le 20 avril 2011. J’ai passé trois mois dans un centre de détention des services de renseignement, où j’ai subi toutes sortes de tortures psychologiques et physiques. Moi et mes frères étions détenus dans des cellules obscures. Nous avions les yeux bandés.
 
On nous a menacés de mort si nous refusions de coopérer et d’avouer ce qu’ils étaient en train de nous dicter […] On nous a torturés en présence de Ahmadi, le procureur de la section 18 du Tribunal révolutionnaire d’Ahwaz. Le président de la section 4 du Tribunal révolutionnaire, Mortaza Kiasati, nous a condamnés – moi, mes frères Abbas et Abderrahmane ainsi que mon ami Ali Sharifi – à mort par pendaison. Nous ne savons toujours pas quand la sentence sera appliquée.
 
Nous vivons dans un quartier très pauvre, où résident des dizaines de milliers de familles. Il est situé près du plus grand complexe sidérurgique d’Iran, mais la majorité des employés ne viennent pas d’Ahwaz. Notre quartier connait le taux de pauvreté, de chômage et de trafic de drogue le plus élevé ; et le taux le plus bas en matière d’accessibilité aux services publics et à la santé. Nous ne récoltons des champs de gaz et de pétrole que de la fumée."
 

"Les autorités iraniennes marginalisent tous ceux qui ne sont pas Perse"

Taha Amjad est porte-parole de l’organisation euro-ahwazie des droits de l’Homme, basée à Londres. Il est en contact quotidiennement avec des activistes dans la région. 
 
Des affrontements ont éclaté la semaine dernière entre des militants et les forces de l’ordre. Car de nombreux activistes, ayant appris l’exécution des frères Heidarian, étaient venus présenter leurs condoléances à la famille. En colère, ils ont brûlé des pneus et lancé des pierres sur les membres des forces de l’ordre pour les empêcher d’entrer dans le quartier. Les chefs des tribus de la région ont été arrêtés et on les a prévenus que s’ils n’appelaient pas les jeunes au calme, ils auraient à en subir les conséquences. Selon les informations que j’ai pu recueillir, de nombreux militaires, appuyés par des Basijis [force paramilitaire], sont toujours déployés dans les rues de Malashiya, mais la situation est calme.
 
Je connais la personne qui a tourné la vidéo des frères Haiderian. C’est quelqu’un de proche des autorités locales. Il a pu s’introduire dans la prison quelques heures seulement avant l’exécution des trois frères et leur ami. Je ne peux pas dévoiler son nom, mais je peux vous dire que cette personne s’apprête à quitter le pays.
 
Des militants sur place m’ont affirmé que les corps des quatre victimes n’ont à ce jour pas été rendus à leurs familles. Ils ont été trimballés de cimetière en cimetière. A tel point qu’ils pensent que leurs enfants ont été enterrés dans un Laa’nat Abad [lieu appelé le "cimetière des maudits", des fosses communes où on enterre les condamnés à mort ndlr].
 
Les autorités iraniennes marginalisent tous ceux qui ne sont pas Perse. Les Arabes sont particulièrement persécutés en raison de leur position géographique et de la situation diplomatique [la région de Khuzestan est située sur la rive est du Golfe persique, non loin du Kuwait et l’Arabie saoudite, dont les relations avec l’Iran sont tendues depuis quelques années, ndlr.]
 
La province de Khuzestan renferme plus de 80 % des réserves iraniennes en gaz et en pétrole. Pourquoi alors ses habitants sont-ils les plus pauvres du pays ? Une famille ahwazie de quatre personnes vit avec 20 dollars par mois, alors que le salaire moyen pour un Iranien se situe entre 80 et 90 dollars par mois.