Observateurs
 
Le 26 juin dernier, les jeunes de Gao (Nord-Mali) ont organisé une grande manifestation contre la rébellion indépendantiste touareg du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad). Une marche au cours de laquelle la jeunesse a été appuyée par les combattants islamistes du Mujao, comme en témoignent des images exclusives envoyées par nos Observateurs, et qui s’est soldée par le départ du MNLA.
 
FRANCE 24 s’est procuré les images exclusives de la manifestation du 26 juin du mouvement "Nous pas bouger", un rassemblement déclenché par la mort d’un enseignant tué par balle la veille. Comme dans de nombreux autres cas de violences commises à Gao depuis avril, la population a immédiatement imputé ce crime aux hommes du MNLA, qui contrôlaient une partie de la ville depuis la fin du mois de mars. Une accusation soutenue par le Mujao, groupe islamiste proche d’Ansar Dine et d’Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), qui est entré dans la ville le 31 mars dernier.
 
Encadrés par les membres du mouvement islamiste, les jeunes de la ville ont marché jusqu’au siège du gouvernorat où le MNLA avait installé son quartier général. S’en sont suivis de violents combats entre les éléments du Mujao et les indépendantistes touaregs, forçant ces derniers à quitter la ville.
 
Ces images ont été tournées par un habitant de Gao et remises à FRANCE 24 via un Observateur basé à Bamako. Durant les dernières secondes de cette vidéo, on entend les combats armés qui ont opposé le MNLA et le Mujao au siège du gouvernorat, à l'issue de la marche des jeunes. Des affrontements qui ont tourné à l'avantage des islamistes. 
 
Sur les images, des jeunes de tout âge, armés de bâtons, de gourdins et parfois de machettes, protestent contre le MNLA aux cris de "À bas l’Azawad", "Vive le Mali" et "Allah Akbar" ("Dieu est grand", ndlr). À plusieurs reprises, ils se concertent avec les islamistes présents : durant les premières secondes de la vidéo, un groupe de jeunes acclame des hommes armés à bord d’un pick-up appartenant au Mujao. À 0’27, un attroupement se forme autour d’un homme, dont les paroles semblent rencontrer l’approbation des jeunes. Il s’agit d’Abdul Hakim, le chef du Mujao à Gao, qui finit par reprendre le volant de son 4x4 blanc en lançant "Laissez-moi parler avec ces chiens !" (du MNLA, ndlr).
 
Depuis leur entrée dans la ville, les hommes du Mujao ont progressivement gagné la confiance des habitants, que ce soit en leur restituant les biens volés, notamment par les occupants touaregs, ou à grand renfort de distributions d’armes et d’argent.

"Les jeunes de Gao sont volontaires pour veiller à la sûreté de la ville"

Hamma Biamoye, enseignant à Gao, est l’un des initiateurs du mouvement "Nous pas bouger".
 
Cela fait une semaine que nous vivons sans entendre de coups de feu. Depuis que le MNLA est parti, la vie à Gao s’est apaisée : il n’y a plus de pillage, plus d’agression la nuit [la plupart des exactions commises à Gao ces dernières semaines étaient imputées aux combattants du MNLA, ndlr]. Pour le moment, les islamistes ne nous posent pas de problème et les choses sont très bien ainsi. Leur campement est situé en dehors de la ville et la journée, on les voit traverser Gao à bord de leur pick-up, sans causer de tort à personne.
 
"Nous avons mis sur pied un comité de patrouilleurs pour surveiller la ville"
 
Quand les rebelles indépendantistes touaregs sont entrés à Gao [fin mars, ndlr], la population a quitté massivement la ville. Beaucoup de gens se sont retrouvés dans des camps de réfugiés aux frontières du pays, à vivre dans des conditions terribles. Avec d’autres habitants, nous avons choisi de rester et de ne pas céder à l’affolement, d’où notre mouvement "Nous pas bouger". Aujourd’hui, nous sommes fiers de ne pas avoir fui, d’avoir résisté face à l’occupation des groupes armés.
 
Nous avons mis sur pied un comité de patrouilleurs pour surveiller la ville. Le Mujao a sa police islamiste, mais nous tenons, nous aussi, à assurer la tranquillité des habitants. Chaque quartier de Gao dispose d’une quinzaine de jeunes volontaires qui veillent à la sûreté des habitants. Si quelqu’un leur semble suspect, ils l’arrêtent, l’amènent à notre base - que nous avons installée dans le local de la SOMAGEP [Société malienne de gestion de l’eau potable, ndlr.] - et le gardent à vue le temps de savoir s’il a commis une faute. Si c’est un grand bandit, nous le livrons aux islamistes. En fait, tant que le Mujao ne pille pas nos biens, nous sommes prêts à collaborer avec lui.
 
"Nous ne sommes pas pour la charia, mais nous préférons cohabiter avec les islamistes qu’avec les gens du MNLA"
 
Nous ne pensons pas comme le Mujao, c'est-à-dire que nous ne sommes pas pour une application stricte de la charia (les coups de fouet en public par exemple). Mais nous préférons autant cohabiter avec les islamistes qu’avec les gens du MNLA. Ils veulent l’éclatement du Mali alors que nous ne voulons pas d’un Nord indépendant. Ils se sont appropriés notre terre alors qu’ils ne sont pas du tout représentatifs des Maliens du Nord. [Parmi les 14 millions d’habitants que compte le Mali, environ 10 % appartiennent à la communauté touareg ou à d’autres groupes ethniques d’origine berbère. Ils sont également minoritaires dans le Nord.]
 
Pour autant, nous sommes pour un retour à la normale dans tout le Nord et nous espérons que les islamistes accepterons de quitter les grandes villes de Kidal, Gao et Tombouctou avant une éventuelle intervention armée de la Cédéao [Communauté des États de l'Afrique de l'Ouest].
 
Ce billet a été rédigé avec la collaboration de Peggy Bruguière, journaliste à FRANCE 24.