Observateurs
Un véhicule militaire du Mujao dans une rue de Gao. 
 
Après trois mois d’une cohabitation compliquée, les islamistes radicaux ont chassé de Gao le MNLA, les indépendantistes touaregs. Les communications avec cette ville du nord du Mali sont plus que jamais difficiles mais nous avons pu recueillir des images et le témoignage d’un de nos Observateurs sur place. Il nous explique que les islamistes ont gagné militairement mais qu’ils sont aussi parvenus, selon lui, à gagner le soutien d’une partie de la population.
 
Au terme de plusieurs heures d’affrontements, qui ont tué au moins 20 personnes, Gao est tombée aux mains des groupes armés djihadistes mercredi soir. Les combats entre le Mujao (le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest, une branche locale d’AQMI) et le MNLA (le mouvement qui revendique l’indépendance de l’Etat de l’Azawad) ont tourné à l’avantage des islamistes. Ces derniers ont investi le gouvernorat de la ville - quartier général du MNLA - tuant et emprisonnant plusieurs membres du mouvement touareg. L’aéroport de Gao, où le MNLA avait installé sa base militaire, a été déserté par ses combattants.
 
Photo prise lors de la manifestation à Gao le 26 juin. 
 
Le 31 mars dernier, les indépendantistes du MNLA, les islamistes d’Ansar Dine et d’autres groupes radicaux entraient ensemble à Gao – et à la même période à Kidal et Tombouctou, deux autres grandes villes du nord. Depuis, chaque groupe tentait d’y asseoir son influence, se livrant d’avantage à une guerre de position et de symboles qu’à des combats armés.
 
Un combattant du MNLA tué lors des combats devant le gouvernorat mercredi 27 juin. 
 
L’assassinat, dans la nuit de lundi à mardi, d’un enseignant et conseiller municipal par des individus non identifiés a mis le feu aux poudres. Mardi matin, les jeunes de Gao ont manifesté dans les rues pour dénoncer ce crime et réclamer plus de sécurité… mais aussi le départ du MNLA, à qui ils attribuent, plus qu’aux islamistes, le désordre qui règne dans le nord. La marche, encadrée par les hommes du Mujao, mouvement proche d’Ansar Dine, s'est terminée devant le gouvernorat où les hommes du MNLA ont ouvert le feu sur la foule en colère. Les combats ont alors fait rage entre les touaregs et les islamistes.
 
Le portail de la résidence d'un responsable du MNLA à Gao, attaqué par les islamistes le 27 juin. 
 
Toutes ces photos ont été prises par des habitants de Gao et publiées sur le groupe Facebook "Journal d'information Gao à la une", créé par des jeunes de la ville. 

"Les habitants de Gao se sentent plus proches des islamistes que du MNLA"

Askou (pseudonyme) travaille dans une ONG à Gao. Il a quitté la ville mercredi à l’aube et vit actuellement chez un ami dans la région de Mopti.
 
A mes yeux, les islamistes et les indépendantistes touaregs sont tous des malfaiteurs qui veulent détruire le Mali. Mais à Gao, Ansar Dine et le Mujao ont remporté la bataille de la communication. 
 
Cette vidéo a été tournée et diffusée par les islamistes. Il s'agit clairement d'un document de propagande, servant aux islamistes à montrer qu'ils seraient du côté des jeunes de Gao et que ceux-ci seraient acquis à leur cause. Cependant, ces images ont bien été tournées lors de la manifestation du 26 juin, comme nous l'ont confirmé nos Observateurs de Gao. Elles montrent des jeunes exprimer leur colère contre le MNLA. 
 
"Les islamistes ont toujours retrouvé les scooters volés ou donné de l’argent aux habitants dans le besoin"
 
Il est clair que les populations du nord se sentent plus proches du Mujao que du MNLA pour la simple raison que les islamistes jouent un rôle de protecteurs pour les habitants. Depuis que Gao est contrôlée par tous ces groupes, toutes les exactions commises sur les habitants - les vols de scooters, les agressions - ont été attribuées, à tort ou à raison, aux rebelles touaregs. Et à chaque fois, les islamistes se sont arrangés pour rapporter les biens volés à leur propriétaire ou même les dédommager avec de l’argent. Lors de la manifestation des jeunes, qui marchaient en présence des islamistes, il y avait plein de drapeaux du Mali et du Mujao. A la différence du MNLA, le Mujao et Ansar Dine ne veulent pas de la partition du Mali, ce qu’apprécient les habitants qui veulent un retour au calme.
 
Des islamistes devant l'hôpital de Gao, le 27 juin. 
 
"Le MNLA imposait une taxe à l’entrée et à la sortie de Gao"
 
Au contraire, le MNLA s’est fait mal voir par les habitants. Par exemple, ils ont commencé à imposer aux marchands qui entrent et sortent de la ville de payer une taxe à chaque passage [jusqu’à hier, le MNLA contrôlait plusieurs postes stratégiques autour de Gao, notamment l’aéroport, à l’entrée de Gao, ndlr]. Dans le bus que j’ai pris hier pour quitter Gao, nous étions une cinquantaine et un soldat du MNLA nous a arrêtés sur la route et a demandé au chauffeur de payer 100 francs CFA [0.15 euro] par passager. Tout cela finit par beaucoup irriter la population, ce qui explique en partie pourquoi les islamistes ont pris le dessus.
Ce billet a été rédigé avec la collaboration de Peggy Bruguière, journaliste à FRANCE 24.