Vue paronamique sur la nouvelle marina de Bizerte (photo envoyée vendredi 22 juin par Ahmed Amine Ben Saïd).
 
Le projet de construction d’une nouvelle marina, supposée transformer Bizerte en grand centre touristique, inquiète les écologistes tunisiens car il risque de défigurer la Médina, qui fait la réputation de la ville.
 
Résidences de luxe, centres commerciaux haut de gamme, esplanades, port de plaisance : Marina Bizerte est un mégaprojet visant à faire de la ville une destination phare dans le domaine du tourisme de luxe en Méditerranée, et à stimuler du même coup l’activité économique dans la région avec la création de près de 400 emplois.
 
Un immeuble de haut standing en construction en face de de la Médina (photo envoyée vendredi 22 juin par Ahmed Amine Ben Saïd)
 

"La justice a désigné des experts pour évaluer les dégâts"

Architecte de profession, Ahmed Amine Ben Saïd est membre de l’Association de Sauvegarde de la Médina de Bizerte.
 
Dans le cadre de ce projet, un immeuble de 35 mètres de haut a été érigé juste en face [100 mètres] des murailles de la Médina aux fondations byzantines. Cette construction est tout bonnement une violation du Code du patrimoine et vient saper les efforts de plusieurs associations qui travaillent depuis longtemps à faire inscrire le site au patrimoine mondial de l’Unesco.
 
Ajoutez à cela les dégâts occasionnés par la construction du port de plaisance : notamment celle d’une digue qui a provoqué un ensablement du chenal qui relie le vieux port à la Marina. Le vieux port n’est quasiment plus alimenté en eau et les détritus s’y amoncellent [joint au téléphone, le maire de Bizerte, Mohamed Salah Fliss, nous a affirmé qu’il a soulevé le problème auprès du promoteur et que ce dernier s’est engagé à y remédier le plus tôt possible].
Cette digue pose également des problèmes aux pêcheurs qui ont beaucoup de difficultés à accéder à la mer, parce qu’ils doivent désormais traverser un domaine privé [la marina] pour se rendre au large. Ils doivent d'ailleurs emprunter ce chenal ensablé qui n’est quasiment plus navigable.
 
Les travaux de dragage pour la construction de la marina ont provoqué un ensablement au goulet du vieux port, indique notre observateur (photo envoyée vendredi 22 juin par Ahmed Amine Ben Saïd).

 
Notre association a été mandatée par 75 pêcheurs pour demander à la justice d’évaluer les dégâts. Il y a deux semaines, trois experts en bâtiment, en environnement et en travaux maritimes ont été désignés. Le promoteur a demandé l’annulation de l’expertise au prétexte que notre association n’était pas qualifiée pour défendre les pêcheurs. La justice doit se prononcer mercredi prochain. Mais pour l’instant, les experts continuent à faire leur travail.
 

« Le poisson se raréfie»

Yassine Zaghouani, pêcheur.
 
 
Il faut savoir que la zone sur laquelle est actuellement installée la digue est un endroit stratégique pour les pêcheurs. C’est l’endroit qui relie le lac de Bizerte aux eaux profondes de la Méditerranée. On y trouvait du poisson en grande quantité, en particulier pendant les périodes de migration, notamment le loup de mer et le mulet. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus pêcher comme avant. Nous sommes des pêcheurs traditionnels, nous n’avons pas de gros moyens, nous travaillons sur des petites embarcations et pratiquons la pêche au fil. Or, le poisson se raréfie et les digues et les ponts flottants nous rendent la tâche très difficile. Maintenant que notre pays a connu la révolution, nous voulons que l’Etat accepte d’ouvrir un dialogue avec nous pour trouver une solution.
 
 La justice a désigné des experts pour évlauer les dégâts (photo envoyée vendredi 22 juin par Ahmed Amine Ben Saïd).
 
 Le PDG Marina Cap 3000, Moez Ben Zid, a affirmé à plusieurs reprises dans les medias qu’il s’était engagé auprès de la ville à effectuer divers travaux de restauration dans le vieux port et la Médina, en plus d’œuvrer à la valorisation du travail des artisans.
Nous avons pu joindre au téléphone Ahmed Salah Fliss, nommé maire de Bizerte après la révolution de 2011. Il nous a affirmé qu’il ne pouvait pas agir car « ce projet est mené dans une totale légalité et [que] le terrain a été acheté en bonne et due forme à l’Etat ». Il a cependant insisté sur le fait qu’il veillera à ce que les engagements pris par le promoteur vis-à-vis de la ville, en matière de protection de l’environnement et de sauvegarde du patrimoine, soient respectés.
 
Cet article a été rédigé en collaboration avec Djamel Belayachi, journaliste à France24