Des migrants détenus dans le camp de Burashada à Gharyan.
 
Après la chute de Mouammar Kadhafi, les travailleurs migrants sur le sol libyen, dont la plupart sont Noirs, ont été associés aux mercenaires pro-Kadhafi et pourchassés par les anciens révolutionnaires. Neuf mois après la chute du guide, leur calvaire est loin d’être terminé. La plupart d’entre eux, faute de permis de travail, se retrouvent parqués dans des camps de migrants où ils vivent dans des conditions déplorables.
 
Des militants de la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH) se sont rendus en Libye entre le 4 et le 15 juin. Au cours de leur mission, ils ont pu visiter cinq camps de migrants situés à Tripoli, Benghazi et Gharyan (dans les monts de Nefoussa au nord-ouest du pays). La plupart d’entre eux sont des ressortissants du Niger, du Tchad, du Mali, de la Somalie et de l’Érythrée.

"Les migrants ne savent pas à quelle institution s’adresser pour renouveler leurs papiers à cause du vide administratif"

Geneviève Jacques, membre de la FIDH, faisait partie de la mission en Libye.
 
Ces camps sont tenus par des miliciens, d’anciens rebelles, sans aucune autorisation ni contrôle de la part des autorités libyennes. Tout le monde sait que le gouvernement n’a aucun pouvoir sur ces groupes armés [certains de ces camps existaient déjà du temps de Kadhafi. Après des années de politique panafricaine, le Guide, qui souhaitait se rapprocher de l’Europe, avait fini par accepter d’aider à contrôler les flux migratoires vers le vieux continent.]
 
Les migrants sont détenus dans des conditions déplorables. Le droit de sortir dans la cour, comme toutes autres règles du camp, dépend de l’humeur des miliciens. Dans un des camps de Tripoli, ces derniers n’ouvraient jamais les fenêtres d’un hangar où plus de 80 personnes étaient enfermées. La chaleur était insupportable et je n’ose pas imaginer comment ce sera cet été.
 
Pour dormir, les migrants disposent d’un nombre limité de matelas en mousse très minces. Les autres dorment sur des nattes, peu importe qu’il s’agisse de femmes, même enceintes, de mineurs ou d’enfants. Les miliciens prétendaient qu’ils payaient de leurs poches la nourriture des migrants, mais nous avons vu des sacs de riz et de pâtes avec le logo du Programme alimentaire mondial [PAM]. Ces vivres sont fournis par une agence humanitaire locale qui s’appelle Libaid et qui reçoit des aides de plusieurs organisations internationales dont le PAM.
 
Les migrants peuvent être battus s’ils se révoltent contre leurs conditions de détention (certains d’entre eux nous ont montré des marques sur leur corps). Même en notre présence, les miliciens les insultaient. L’attitude de ces derniers était menaçante en permanence. Ils se baladaient toujours avec leurs kalachnikovs. On a cru comprendre aussi qu’il y avait des arrangements entre les femmes du camp et les miliciens : elles leur accordaient leurs faveurs en contrepartie de nourriture ou de permissions de sortie.
 
Dans le camp de Ganfuda à Benghazi.
 
Des femmes dans le même camp près de miliciens armés.
 
"Les miliciens n’avaient pas l’impression de faire quelque chose de mal en enfermant les migrants dans ces camps"
 
Beaucoup de ces migrants sont d’anciens travailleurs qui n’ont plus de permis pour exercer une quelconque activité sur le sol libyen. Renouveler ses papiers aujourd’hui dépend du secteur d’activités. J’ai rencontré par exemple des infirmières philippines qui ont leurs papiers en règle et ne sont pas inquiétées. Car la main d’œuvre est demandée essentiellement dans les domaines de la santé et du pétrole. Or, la plupart des subsahariens travaillaient dans le bâtiment comme maçons, électriciens ou plombiers et reconstruire le pays n’est pas la priorité aujourd’hui. D’ailleurs, il y a beaucoup de chantiers inachevés en Libye. De nombreuses entreprises qui embauchaient ces migrants ont fait faillite pendant la guerre.
 
Étant donné le chaos administratif qui règne dans le pays, ces derniers ne savent pas à quelle institution s’adresser pour renouveler leurs papiers. Dès lors en situation irrégulière, il suffit qu’ils se fassent arrêter à un barrage ou que des miliciens viennent les chercher chez eux pour qu’ils atterrissent finalement au camp.
 
Ce qui nous a frappés, c’est que les miliciens n’avaient pas l’impression de faire quelque chose de mal en enfermant les migrants dans ces camps. Eux disent juste vouloir "nettoyer leur pays" des personnes qui vivent dans l’illégalité. Mais dans les faits, leur démarche est raciste : la quasi-totalité des personnes arrêtées ou envoyées dans les camps sont Noires. J’ai vu des Égyptiens qui ont été gardés juste quatre jours avant d’être renvoyés chez eux.
 
 
Dans le camp de Burashada à Gharyan.
 
Dans le même camp.
 
"La seule possibilité pour les migrants de quitter cet endroit est d’aller travailler dans les fermes voisines"
 
Nous avons également entendu parler de réseaux qui piègent des travailleurs subsahariens pour leur extorquer de l’argent. Ces gens-là colportent de fausses informations sur la demande pressante de main d’œuvre. Les migrants, fuyant la sécheresse ou les conflits des pays voisins, comme la Somalie ou le Mali, viennent donc en Libye, acheminés par des chauffeurs de bus ou de taxis de mèche avec ces réseaux. Sur la route, des miliciens leur extorquent leurs biens et finissent par les envoyer dans les camps au motif qu’ils n’ont pas de visa de travail. Certaines ambassades ont été alertées sur ce phénomène et sont allées chercher leurs ressortissants pour les rapatrier, mais ces interventions sont rares. Il semblerait aussi qu’ils peuvent tenter de négocier leur libération avec les gardiens, en échange d’une somme d’argent. On nous a également dit que des migrants avaient été renvoyés chez eux lorsque les camps étaient surchargés.
 
À part ces quelques cas, la seule possibilité pour les migrants de quitter cet endroit est d’aller travailler dans les fermes voisines. Des fermiers viennent alors les chercher, ils sont chargés dans des camionnettes pour aller travailler la terre pour des sommes modiques. Certains en profitent alors pour s’enfuir.
 
Les migrants sont autorisés à sortir dans le camp de Gharyan pour aller travailler dans les fermes voisines.
 
Les migrants à bord du pick-up pour aller travailler à la ferme.
 
Crédit photos : Sara Prestiani.
 
 Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira, journaliste à France 24.