Observateurs
Des criquets pèlerins sur des feuillages, au nord du Niger. Photo envoyée par notre Observateur. 
 
La prolifération d’armes au-delà des frontières de la Libye n’est plus la seule conséquence de la chute de Kadhafi. Un autre legs de la guerre, pas des moins étonnants, est l’afflux en masse de criquets pèlerins dans les pays du Sahel.
 
Dans un communiqué daté du 5 juin, la FAO, l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, tire la sonnette d’alarme. Malgré les tentatives entreprises depuis la mi-mai par l’Algérie et la Libye, où des infestations acridiennes ont été signalées en janvier, les criquets pèlerins sont bel et bien en train d’arriver au Mali et au Niger, menaçant les cultures de la région qu’ils déciment sur leur passage. Comme l’explique "Jeune Afrique" dans son édition du 10 juin, la Libye de Kadhafi disposait d’un dispositif d’éradication d’essaims très en pointe. Mais la révolution a réduit à néant le parc des véhicules pulvérisateurs et la chasse aux criquets n’a pas été inscrite au rang des priorités par les nouvelles autorités libyennes.
 
Consciente de cette difficulté, la Commission de lutte contre le criquet pèlerin dans la région occidentale (CLCPRO, un comité interrégional de la FAO créé en 2002 regroupant 11 pays du Maghreb et du Sahel) entend mettre les bouchées doubles pour contrecarrer l’invasion. Des essaims ont été signalés fin mai dans le nord du Niger, notamment dans les régions d’Arlit et d’Agadez. Immédiatement, les équipes nigériennes de lutte antiacridienne ont été dépêchées pour empêcher la reproduction des insectes, déjà favorisée par des pluies prématurées cette année. Une zone de 700 hectares a déjà été traitée. Mais les nuages d’insectes feraient désormais cap vers le sud où se concentre l’essentiel des terres agricoles. Quelque 500 000 hectares de cultures sont en péril.
 
Photo d'un criquet pèlerin en Mauritanie en 2004, publiée sur Flickr par la Sopfcim (Société de protection des forêts contre les insectes et maladies). 
 
Pour autant, ces efforts n’auront pas d’impact si le Mali, membre de la CLCPRO, n’anticipe pas rapidement l’invasion sur son territoire. Or, au nord du Mali, zone de reproduction des criquets, la présence de groupes armés indépendantistes et islamistes prive les autorités et les équipes de la FAO de tout accès à la zone.
 
La dernière invasion de criquets dans la région remonte aux années 2003-2005. Doublée d’une sécheresse sans précédent, elle avait, en 2005, plongé le Niger dans la pire famine de la décennie, touchant près de 3 millions de personnes, dont 800 000 enfants. Ce pays étant à nouveau confronté à une crise alimentaire due aux mauvaises récoltes céréalières de 2011, une invasion de criquets pourrait avoir des conséquences dramatiques.
 
 

Photos prises lors d'une récente mission au nord du Niger et fournies par la Centre National de Lutte Antiacridienne de Niamey.

"Le pire est à craindre pour le mois de septembre quand les criquets se seront infiniment démultipliés alors que commenceront les récoltes dans le sud du pays"

Mani Tanko est le chef de la base principale d'Agadez qui relève du Centre National de Lutte Antiacridienne dont le siège est à Niamey, au Niger. 
 
Depuis que nous avons repéré les premiers essaims dans notre région, notre travail consiste avant tout à communiquer sur les risques du criquet pèlerin. Nos équipes de prospection qui interviennent dans les villages font de la formation auprès des élus locaux qui, eux-mêmes, informeront les habitants. Pour nous, c’est très important que les populations sachent reconnaître un criquet pèlerin car elles sont ensuite en mesure de nous alerter sur la localisation exacte des essaims que nous venons ensuite pulvériser de produits anti-insecte. Depuis plusieurs semaines – grâce aussi au réseau téléphonique qui couvre depuis peu une grande partie de la zone  -, nous recevons plein d’appels de gens très motivés. Cela améliore vraiment notre efficacité.
 
Mais c’est à la frontière malienne que le bas blesse. Il est devenu trop dangereux d’envoyer des véhicules dans cette zone à cause de l’insécurité. Pour le moment, dans le nord du Niger, nous n’avons jamais croisé de groupes armés mais nous pourrions nous faire attaquer par des islamistes ou des trafiquants de drogue qui rôdent dans la région.
 
Que ce soit à la frontière ou à l’intérieur du Mali, le travail de prospection des équipes de lutte antiacridienne est aujourd’hui impossible. Les troubles au nord du Mali permettent malheureusement aux criquets pèlerins de se développer et de migrer vers le sud où ils sont censés venir se reproduire en juin pendant la saison des pluies. Telle que se présente la situation aujourd’hui, le pire est à craindre pour le mois de septembre quand les criquets se seront infiniment démultipliés alors que commenceront les récoltes dans le sud du pays. Malgré nos efforts au Niger, nous ne pourrons plus contrôler les criquets qui arriveront du Mali.
 
 
Ce billet a été rédigé avec la collaboration de Peggy Bruguière, journaliste à FRANCE 24.