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"Vous n’êtes pas mon chef. Vous ne pouvez pas m’interdire de mettre du vernis à ongles." Mardi 22 mai, dans un centre commercial de Riyad, la capitale de l'Arabie saoudite, une cliente a laissé exploser sa colère face à des membres de la police religieuse qui exigeaient qu’elle quitte les lieux au motif qu’elle avait les mains manucurées. La jeune femme a eu le réflexe de filmer toute la scène.
 
Quand la cliente de centre commercial de Hayat commence à filmer, elle est en pleine discussion avec les membres du Comité pour la promotion de la vertu et la prévention du vice, aussi appelés la "muttawa". Ces derniers lui demandent de sortir du centre commercial. On comprend plus tard que cette intervention est liée à ses ongles vernis, mais aussi qu’il lui est reproché de laisser apparaître quelques mèches de cheveux ainsi que de montrer son rouge à lèvres. La cliente rétorque : "Le gouvernement avait dit qu’il n’y aurait plus de persécution [de femmes].Votre travail est de conseiller les gens, puis de nous laisser". En les filmant elle les prévient que la vidéo "va atterrir sur Twitter et Facebook".
 
Quelques instants plus tard, elle appelle la police. Elle explique ensuite aux policiers qu’elle est "harcelée" par les muttawas et qu’elle refuse de quitter les lieux de peur que ces derniers ne la suivent et tentent de la  renverser en voiture. Les policiers tentent alors de calmer la situation.
 
Vidéo sous-titrée par FRANCE 24. 
 
Le bureau central du Comité pour la promotion de la vertu et la prévention du vice a fait savoir qu’il en avait référé à de plus hautes autorités afin qu’elles prennent les mesures légales, la femme ayant, selon eux, outrepassé ses droits en filmant et diffusant sur Internet la vidéo de membres de la muttawa en service.
 
Un internaute, qui affirme avoir été témoin de la scène, a par ailleurs déclaré sur Twitter que la cliente n’avait qu’un voile transparent sur le visage laissant apparaître sa bouche, qu’elle était très maquillée et portait une robe traditionnelle, une abaya, qui soulignait particulièrement sa taille. Il insiste par ailleurs sur le fait que la police religieuse a agi de façon décente et respectueuse. 
 
La police religieuse saoudienne est composée de 3 500 muttawas et travaille en collaboration avec la police nationale. Elle est, entre autres, chargée de faire appliquer les codes vestimentaires islamiques. Toutes les femmes doivent selon la charia être voilées et porter des vêtements amples. Pour certains musulmans, le vernis à ongles fait partie des "ornements qu’il n’est pas permis à la femme de montrer, sauf à son mari ou l’un de ses "mahârim" [personne avec qui la femme ne peut pas avoir de relations sexuelles, comme par exemple, son frère ou son beau-père, et qui sont généralement les tuteurs de la femme]."

"La muttawa est censée incarner l’islam à l’époque du prophète, mais ce qu’ils font n’a rien à voir avec la vie du prophète"

 
Eman al-Nafjan est professeur d'anglais et blogueuse à Riyad. Elle a écrit ce commentaire sur son blog Saudiwoman.
 
 
Sur Twitter, beaucoup ont insisté sur le fait que c’était l’attitude indécente de la cliente ainsi que ses vêtements, et non tant son vernis à ongles, qui avait posé problème. Pourtant, au début de la vidéo, elle demande si c’est le vernis le problème et l’homme ne nie pas. Par ailleurs, quand la police arrive, on entend le cheikh [le chef de la brigade de la muttawa] leur dit qu’elle a finalement enlevé son vernis, alors elle lève la main et rétorque que non […].
 
L’argument utilisé contre cette femme, c’est qu’elle n’aurait pas dû filmer et diffuser la vidéo d’employés du gouvernement en service. Mais c’est faire deux poids, deux mesures. Personne n’a rien dit aux personnes qui ont filmé dernièrement le ministre de l’Agriculture parler de façon dédaigneuse à des citoyens […] ou encore l’ambassadeur saoudien en Égypte s’adresser à une femme de façon irrespectueuse. Dans tous ces cas précis, les personnes qui ont filmé ont été considérées comme des héros. Sans parler de la prétendue politesse du cheikh qui dès le départ lui dit “Allez houste, sors d’ici, dehors!”
 
Les membres du Comité pour la promotion de la vertu et la prévention du vice sont présentés comme sacrés car ils sont censés être l’incarnation de ce qu’était l’islam à l’époque du prophète. Mais tout ce que je peux lire me laisse penser le contraire. La façon dont les cheikh de la muttawa ont de se pavaner dans les centres commerciaux avec leur beaux foulards sur les épaules flanqués de leurs acolytes, d’apprécier le sentiment de peur qu’ils provoquent chez les gens, allant parfois jusqu’à les terroriser, n’a rien à voir avec ce que j’ai lu sur la vie qu’a menée le prophète.
 
"Les Saoudiens ne sont que très peu exposés aux hadiths qui prouvent que les femmes à l’époque du prophète avaient un certain pouvoir"
 
Il y a quelques semaines, je voulais sortir d’un restaurant pendant l’heure de la prière mais le manager a refusé par crainte de la réaction de la police religieuse [la muttawa doit entre autres veiller à l'application des heures de fermeture des magasins durant les temps de prière]. Le manager qui était visiblement traumatisé s’est mis à hurler qu’on le traiterait d’animal et qu’il devra passer une nouvelle journée en prison s’il me permettait de sortir pendant la prière.
 
[…] Un hadith  raconte qu’à la fin de sa vie le prophète était avec un ami quand une belle femme est venue vers eux pour lui poser une question. Son compagnon ne pouvait s’empêcher de regarder cette femme. Pour autant, le prophète ne s’est pas mis à la harceler pour qu’elle couvre son visage ou quitte les lieux comme l’ont fait les muttawas mardi dernier. Il a simplement détourné le visage de son ami […]. Malheureusement, les Saoudiens ne sont que très peu exposés aux hadiths qui prouvent que les femmes à l’époque du prophète avaient un certain pouvoir et ne couvraient pas leur visage. 
 
Billet écrit en collaboration avec Ségolène Malterre, journaliste à France 24.