Observateurs
 
Après 14 mois de conflit en Syrie, les violences se sont étendues ces derniers jours au Liban voisin. À Tripoli, dans le nord-ouest du pays, des affrontements confessionnels entre partisans et détracteurs du régime de Damas ont plongé la ville dans un chaos total pendant plus de trois jours.
 
Les violences ont éclaté samedi soir après l’arrestation de Chadi Mawlawi, un salafiste, une branche extrémiste du sunnisme, âgé de 27 ans et soupçonné d’être un "terroriste" par les autorités libanaises. Les manifestants qui le soutiennent affirment, quant à eux, qu'il n’est qu’un simple sympathisant du mouvement de révolte syrien.
 
Plusieurs dizaines de personnes ont manifesté pour dénoncer cette arrestation. Le rassemblement a rapidement dégénéré en affrontements armés entre les habitants de Bab el-Tebbaneh, un quartier majoritairement sunnite et hostile au régime syrien, et ceux de Jabal Mohsen, un quartier alaouite favorable au président Bachar al-Assad, chiite alaouite lui-même. Après trois jours de violences, dont le dernier bilan fait état de 9 morts et de plusieurs dizaines de blessés, l’armée libanaise a réussi à se déployer mardi matin dans la zone des combats, où elle essaie de calmer le jeu.
 
Le Liban a passé près de 30 ans sous le joug de son voisin syrien [l’armée syrienne a été présente de 1976 à 2005 sur le sol libanais], un voisin qui exerce encore aujourd’hui une forte influence au pays du Cèdre. Depuis un an, le Liban est dirigé par un gouvernement de coalition dominé par le Hezbollah, parti politique chiite soutenant Bachar al-Assad. La principale ville du nord, Tripoli, majoritairement habitée par des sunnites, est, quant à elle, devenue une terre d’accueil pour de nombreux réfugiés et activistes syriens. Selon nos Observateurs en Syrie, c’est par Tripoli que sont acheminées des armes pour les combattants anti-régime.
 
Les combats à Tripoli filmés dimanche 13 mai. 

"Les divisions de la classe politique libanaise sur la question syrienne se sont propagées à la population"

Mahel Melhem est journaliste indépendant et blogueur à Tripoli. Il était proche de la zone d’affrontements quand il nous a livré son témoignage lundi après-midi. Il a enregistré le son des combats de dimanche.
 
Je n’avais pas vu un tel désordre à Tripoli depuis mai 2008 [des affrontements entre le Hezbollah et des partisans du gouvernement d’alors avaient fait 84 morts, NDLR]. Certains entraient dans les maisons pour s'y cacher, on aurait dit une guérilla urbaine. 
 
Pour autant, je ne suis pas surpris par la tournure prise par les événements. La situation à Tripoli s’est détériorée à mesure que le conflit en Syrie se durcissait. C’est d’abord la classe politique libanaise qui a commencé à se diviser entre les défenseurs du régime syrien et ses détracteurs. Puis, ces divisions se sont ensuite propagées dans la population. Et, comme Tripoli est la grande ville libanaise la plus proche de la Syrie, il était logique qu’elle soit la première à être affectée. Ces derniers temps, des manifestations en soutien à la révolution syrienne étaient organisées presque chaque semaine. Et depuis longtemps, nous craignions qu’elles n’accentuent les tensions entre les franges extrémistes des différentes communautés.
 
À chaque fois qu’il y a des tensions politiques au Liban, des violences explosent dans les quartiers communautaires de Tripoli, notamment entre salafistes et alaouites. Le société libanaise fonctionne sur un système confessionnelle et le conflit syrien n’a fait qu’exacerber les différends. Les alaouites sont en colère car ils voient dans les médias que des sunnites de la ville font transiter des armes et des aides humanitaires aux rebelles syriens ou accueillent des réfugiés. Après l’arrestation de Mawlawi, ils étaient furieux, aussi, d’entendre que ce dernier avait voyagé à travers la Syrie pour combattre aux côtés des rebelles.