Photo de Carine&Tom publiée sur Flickr. Paris, 2010. 
 
"Il y aura la France et il y aura l’Afrique", a déclaré François Hollande jeudi 11 octobre sur l’antenne de FRANCE 24 à la veille de son premier déplacement en tant que président sur le continent africain. Nos Observateurs d’Afrique de l’Ouest expliquent quels sont pour eux les chantiers du président pour mettre un terme aux mauvaises pratiques héritées de l’époque coloniale.
 
L’expression "Françafrique" désigne un système occulte de liens politiques, économiques et militaires entretenus par la France avec ses anciennes colonies pour y conserver son influence et ses intérêts après leur indépendance. Un système auquel Nicolas Sarkozy avait promis de tordre le cou pendant sa campagne de 2007, mais la réalité en a été autrement. En février 2010, après l’élection contestée d’Ali Bongo, fils d’Omar Bongo, à la présidence de la République du Gabon, le président français se rendait à Libreville pour exprimer son soutien au nouveau chef de l'État. Un voyage mal perçu par bon nombre de médias africains, qui y ont vu la preuve que la Françafrique avait encore de beaux jours devant elle.
 
Affichant lui aussi une volonté de rupture avec la Françafrique, François Hollande a déclaré, jeudi, sur FRANCE 24 vouloir entretenir de bonnes relations d’État à État, mais aussi "reconnaître les opposants dès lors qu'ils s'inscrivent dans la démocratie, qu'ils veulent concourir sans violence à ce que ce soit les urnes qui décident en Afrique comme partout ailleurs". C’est dans cette logique qu’il a prévu de rencontrer Étienne Tshisekedi, chef de l’opposition congolaise, lors de son déplacement à Kinshasa, en République démocratique du Congo, pour le sommet de la Francophonie.
 
Au lendemain de l’élection de François Hollande, nous avions demandé à quatre de nos Observateurs de nous expliquer comment, selon eux, assainir les liens entre la France et ses anciennes colonies. N’hésitez pas, vous aussi, à exprimer vos attentes en commentant ce billet.
 

"Casser le monopole de Bolloré et de France Telecom"

Israël Yoroba Guebo est journaliste et blogueur à Abidjan, en Côte d’Ivoire.
 
Pour en finir avec la Françafrique en Côte d’Ivoire, il va falloir casser le monopole de Bolloré au port d’Abidjan. Certes, ce groupe donne des emplois à des Ivoiriens, mais il ne permet pas aux entreprises nationales de se développer.
 
[Depuis 10 ans, le groupe industriel français a massivement investi dans les secteurs portuaire et ferroviaire du pays. Il est aujourd’hui le principal gestionnaire du port d’Abidjan. Bolloré Africa Logistics est aussi le premier réseau logistique en Afrique. Présent dans 50 pays du continent, il occupe une place prépondérante dans les économies de la Côte d’Ivoire, du Gabon, du Cameroun et du Congo, ndrl].
 
Le secteur des télécommunications est un autre exemple de la Françafrique. Ici, l’opérateur national de téléphonie fixe est 'Côte d’Ivoire Telecom', une filiale du groupe français France Telecom. Étrangement, France Telecom propose en métropole les appels gratuits d'un téléphone fixe vers un fixe, mais pas en Côte d’Ivoire. Il faudrait ouvrir ce secteur à la concurrence.
 
[Le groupe français est implanté dans 19 pays d’Afrique et du Moyen-Orient, notamment au Sénégal, au Mali, en Côte d’Ivoire, au Cameroun et en Centrafrique. Il est le premier opérateur du continent et entend y doubler son chiffre d’affaires d’ici à 2015, ndrl].

"Arrêter de cautionner des élections truquées"

George Mpaga est président du Réseau de Bonne Gouvernance à Libreville au Gabon.
 
D’abord, nous aimerions que François Hollande dénonce les irrégularités qui ont porté Ali Bongo au pouvoir et que la France arrête de cautionner des élections truquées [En 2009, Ali Bongo a succédé à son père Omar dans des conditions contestées]
 
Nous attendons aussi de la France qu’elle encourage la tenue d’élections législatives pour renouveler une Assemblée où l’opposition est inexistante [le Parti démocrate gabonais, parti d’Ali Bongo, a raflé 113 sièges de députés sur 120 en décembre dernier].
 
Pour assainir les relations entre les deux pays, il faut enfin que le nouveau président permette que le dossier des biens mal acquis soit porté devant les tribunaux et qu’un procès puisse enfin avoir lieu. [Deux juges français enquêtent depuis décembre 2010 sur les conditions dans lesquelles trois chefs d’État africains, dont Ali Bongo, ont acquis un important patrimoine immobilier et mobilier en France. En 2008, l’ONG Transparence International France avait déposé plainte contre ces trois chefs d’État pour "recel de détournement de fonds publics", ndrl].

"Retirer les troupes françaises dont la présence sur notre sol n’est plus justifiée"

Allaissem est professeur à la faculté de sciences de N’Djamena, au Tchad.
 
 
L’année dernière, il a été question du retrait des soldats français de l’opération Épervier de N’Djamena. Mais rien n’y a fait, l’armée française est encore là alors que les conflits avec les rébellions venues des pays voisins [comme le Soudan] sont terminés. [En 2011] la France a même cautionné la victoire du président Idriss Déby, malgré un scrutin très contesté. Certes, l’armée rend service à la population en intervenant sur des incendies et en permettant l’accès à son centre de santé. Mais rien d’autre ne justifie vraiment sa présence sur notre sol.
 
[L’opération Épervier est un dispositif mis en place en 1986 à la demande du président Hissène Habré pour se protéger d’une offensive venant de la Libye. En juillet 2011, le ministre français des Affaires étrangères Alain Juppé avait annoncé qu’un "nouvel accord de coopération" était en discussion avec le Tchad. Cette annonce fut d’abord interprétée comme une volonté française d’appliquer la "rupture" promise par Nicolas Sarkozy au début de son mandat. À ce jour, les troupes françaises sont toujours présentes au Tchad, mais aussi au Gabon, au Cap-Vert, à Djibouti et en Côte d’Ivoire. En 2010, le président sénégalais Abdoulaye Wade a obtenu la fermeture de la base militaire de Dakar].

"Abolir le système scolaire à la française pour s’adapter à nos besoins"

Ferdinand Koungou est informaticien à Yaoundé au Cameroun.
 
Mettre fin à la Françafrique ne signifie pas détester la France et effacer les noms de rues empruntés à des personnalités françaises. Mais nous avons besoin de nous émanciper de l’influence française pour permettre de nous enrichir par nous-mêmes. Cela passe par la modification de notre système scolaire, qui est depuis la colonisation calqué sur celui de la France, avec les classes de la 6e à la terminale et des cours théoriques d’histoire et de géographie. Il n’est pas adapté au pays sous-développé qu’est le Cameroun. Les jeunes ont besoin de formations techniques et pratiques pour développer notre industrie.
 
En France, il faut quelques heures pour produire des milliers de téléviseurs, qui nous sont revendus entre 400 et 600 mille Francs CFA [entre 600 et 900 euros]. Le Cameroun vend sa tonne de cacao à environ 100 000 Francs CFA [152 euros], après des mois de culture et de récolte. Le rapport entre nos exportations et nos importations nous est défavorable.