Le mouvement islamiste Ansar Dine marque son territoire dans la région de l'Azawad. Photo prise par Assan Midal à Tessalit, chef-lieu de la région de Kidal. Les connexions Internet étant quasiment introuvables à Tombouctou, très peu de photos sortent de la ville.
 
Le 1er avril, Tombouctou, ville sainte du nord du Mali, tombait aux mains des rebelles indépendantistes touareg et de groupes islamistes armés. Plus d’un mois plus tard, les islamistes sont seuls maîtres de la ville, une ville méconnaissable selon nos Observateurs, car elle s’enfonce en silence dans l’islam radical.
 
Le nord du Mali, vaste région désertique aussi appelée Azawad, est coupée du reste du pays depuis la fulgurante avancée des forces rebelles du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) et de groupes d’islamistes radicaux, dont Ansar Dine, au début du printemps.
 
Le 5 mai, l’Agence France Presse rapportait que suite à une alliance avec Ansar Dine, l’organisation terroriste Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) se déployait depuis plusieurs semaines dans la région et était désormais en position "dominante" dans tout le Nord.  La branche d’Al-Qaïda au Maghreb a d’ailleurs installé des chefs dans plusieurs grandes villes de la zone, comme à Tombouctou où un chef d’Aqmi, Abou Yaya Hamamen, est devenu commandant militaire de la ville. Des combattants djihadistes venus de l’étranger affluent dans la ville pour y entraîner de jeunes recrues.
 
Malgré le chaos, aucune opération militaire ne semble à l’ordre du jour, ni de la part de l’armée malienne, ni de la part de la Communauté économique des États d'Afrique de l'Ouest (CEDEAO). 
 

"Certains jeunes préfèrent rallier les groupes islamistes parce qu’ils sont certains, au moins, d’être nourris"

Malik (pseudonyme) est commerçant à Tombouctou.
 
Je reste ici pour le moment, mais la situation est extrêmement difficile. Les rebelles du MNLA sont désormais quasi insignifiants. En revanche, jour après jour, les islamistes radicaux sont plus nombreux et imposent davantage leur loi. La situation est très calme et la ville sécurisée, voire inerte, mais la contrepartie c’est leur loi islamique qui nous em*****. Les garçons et les filles ne peuvent plus se balader ensemble. Quand les écoles rouvriront, il a été décidé qu’elles ne seraient plus mixtes. La musique a totalement disparu de la ville, on n’entend plus les tendés [tam-tam touareg]. La télévision a été coupée. Seuls ceux qui ont une parabole peuvent encore la regarder, mais les émetteurs de la télévision nationale malienne ne fonctionnent plus. RFI a été coupée pendant un certain temps et seulement quelques rares éditions africaines sont diffusées à nouveau depuis peu. L’électricité est coupée entre 12 h 30 et 15 heures et entre 18  heures et 3 heures du matin. Ce sont les nouveaux chefs de la ville qui en décident puisque ce sont les seuls à avoir les moyens de ramener le carburant pour faire fonctionner les groupes électrogènes. Ils gèrent les réserves comme ils l’entendent.
 
"Il y a quelques jours, un camp d’entraînement a été mis en place derrière la ville"
 
Les habitants manquent terriblement de nourriture, à tel point que certains jeunes préfèrent rallier les groupes islamistes parce qu’ils sont certains, au moins, d’être nourris. Il y a quelques jours, un camp d’entraînement a été mis en place derrière la ville. Beaucoup d’étrangers viennent s’y installer. Dans les rues, on croise désormais des Nigérians, des Tchadiens, des Arabes [L’AFP évoque des Tunisiens, des Algériens et des Libyens]. Il arrive que je ne sache pas identifier la langue que parlent certains d’entre eux. [Selon RFI des Pakistanais et des combattants parlant le pachtoun seraient également arrivés dans la zone de Tombouctou.]
 
Lorsque les islamistes ont touché au mausolée vendredi [Des islamistes radicaux ont saccagé la tombe de l'érudit Sidi Mahmoud Ben Amar, l'un des saints soufistes les plus vénérés par les Tombouctiens, avant d’y mettre le feu. Le soufisme est considéré comme une hérésie par les salafistes ], les fidèles qui avaient l’habitude d’aller prier là-bas ont pensé pouvoir se révolter. Ils étaient très nombreux à s’être rassemblés dans le cimetière d’à côté. Mais rapidement, ils se sont convaincus que les mains nues face à des hommes armés, ils ne pouvaient rien.
 
J’ai fermé mon commerce au moment de la chute de Tombouctou [le 1er avril]. Depuis, j’attends de voir. Des Touareg essaient de me le racheter mais pour l’instant j’ai refusé.
 
Le drapeau noir salafiste flotte sur le gouvernorat de Kidal, une des trois régions de l'Azawad.
Photo postée sur son Facebook par Assan Midal, un de nos Observateurs.
 

"Nous interdire d’aller dans nos mausolées, c’est comme interdire aux fidèles le pèlerinage à la Mecque"

Amadou O. (Pseudonyme)  travaillait dans le tourisme à Tombouctou. Il a quitté la ville vendredi dernier.
 
Ce sont eux les "barbus" les maîtres de l’Azawad. Le MNLA arrive en seconde position.
Ce qui m’a poussé à partir, c’est la profanation du mausolée. Sont-ils vraiment musulmans pour faire des choses pareilles ? Moi, tous les vendredis, j’allais là-bas car mes parents sont enterrés dans le cimetière d’à côté. J’avais appris à mes enfants à respecter cette tradition. Interdire aux fidèles d’y aller, c’est comme leur interdire le pèlerinage à la Mecque. [Un des cinq piliers de l’islam].
 
Il est très difficile pour la population de se rebeller. Les habitants sont meurtris dans leur chair par ce qu’il se passe et complètement déboussolés pour le moment. La vie économique est totalement à l’arrêt. Les combattants qui tiennent la ville ne connaissent rien à l’économie et au commerce. [Les groupes islamistes distribuent des vivres à la population qu’ils acheminent dans la ville]. Ils sont habitués à se faire de l’argent facilement par des trafics en tout genre. Et les habitants qui gagnaient leur vie à la sueur de leur front sont dans l’expectative.