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Un soldat de l'armée régulière sur la route dans la localité de Sake, au Nord-Kivu, lundi. Photo : Alain Wandimoyi.
 
Depuis près d’un mois, des soldats mutins sèment le trouble au Nord-Kivu, région située dans le nord-est de la République démocratique du Congo qui a été ravagée par des années de guerre. Posté à une dizaine de kilomètres de la ligne de front qui sépare les mutins de l’armée régulière, notre Observateur nous offre un témoignage et des images exclusives d’une crise qui se déroule loin des caméras.

Début avril, des soldats issus du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), une milice implantée dans le Nord-Kivu depuis 2003 et ralliée à l’armée régulière depuis 2009, ont fait défection. Les mutins reprochent notamment au président congolais Joseph Kabila de n’avoir pas "respecté les accords, passés entre lui et le CNDP, relatifs à la réforme de l’armée congolaise".  La mutinerie, forte de plusieurs centaines d’hommes, est conduite par le général Bosco Ntaganda, l’ex-chef d’état major du CNDP. Surnommé "Terminator", Bosco Ntaganda fait l’objet d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI) depuis 2006 pour enrôlement d’enfants. Un nouveau mandat d'arrêt devrait être lancé prochainement contre lui pour des viols et des meurtres commis pendant qu'il était à la tête du CNDP et après son intégration dans l'armée en 2009. 

Depuis une semaine, les affrontements se sont multipliés entre les éléments rebelles et les FARDC, l’armée régulière congolaise. Dimanche, des combats particulièrement violents ont eu lieu dans la région de Masisi, une zone autrefois occupée par le CNDP où les mutins ont repris le contrôle de plusieurs localités. D’importants mouvements de population ont été signalés.
 
Toutes les photos ont été prises par notre Observateur Alain Wandimoyi et postées sur son blog.
 
Civils et soldats prennent la route dans la localité de Sake.

Le sous-sol du Nord-Kivu, région frontalière de l’Ouganda et du Rwanda, regorge de richesses minières très convoitées, parmi lesquelles le cuivre, le diamant mais aussi le coltan, un minerai utilisé dans la fabrication des téléphones portables. Depuis près de 20 ans, la zone est le théâtre de combats pour le contrôle de ces ressources.
 

"Les mutins sont éparpillés un peu partout et sèment la panique"

Alain Wandimoyi est photographe et blogueur à Goma. Il s’est rendu lundi dans la localité de Sake, dans la région de Masisi, où se trouve un important camp de l’armée régulière congolaise.

Les soldats du CNPD, ralliés à l'armée régulière depuis 2009, réclamaient notamment l’ouverture de postes dans l’armée et la reconnaissance des grades qu’ils avaient dans la milice mais, aujourd’hui, ils estiment avoir été floués par le pouvoir.

Les mutins se réclament tous de Bosco Ntaganda, qui se cache quelque part dans les collines. La situation dans la région de Masisi est très confuse. En quelques semaines, les mutins se sont éparpillés un peu partout dans les localités et sèment la panique. La population civil tente donc de fuir. Certaines personnes que j’ai rencontrées ont été prises au milieu de combats et m’ont expliqué que les rebelles n’hésitaient pas à tirer sur les civils. On ne comprend pas très bien quel est leur objectif.
 
 
Une déplacée se repose sur une route, près de Sake.

Les mutins occupent les espaces agricoles, donc les paysans sont obligés de leur laisser leurs champs et leurs productions. Beaucoup de civils arrivent à Goma, mais il n’y a aucune infrastructure pour les accueillir. Ils s’installent pour l’instant dans les écoles ou parfois même dans la rue. D’autres se réfugient au Rwanda voisin. Des soldats de l’armée régulière ont été vus sur les routes aux côtés des civils en fuite mais, d’après mes informations, il s’agit de replis tactiques. La plupart se retrouvent un peu plus loin pour organiser la contre-attaque.
 
Soldats des FARDC, l'armée régulière congolaise.
 
Deux soldats de l'armée régulière se retrouvent après la confusion sur le front.

 
"Les mutins ont interdit aux habitants de partir. C’est la technique qu’ils utilisent pour pouvoir plus facilement enrôler de force et augmenter leurs effectifs"


Les habitants qui ont réussi à fuir sont les plus chanceux car, dans plusieurs localités, les mutins ont interdit aux civils de partir. C’est la technique qu’ils utilisent pour pouvoir plus facilement enrôler les gens de force. Des cas de viol ont aussi été signalés.

La richesse de la région explique son instabilité. Dès qu’elles le peuvent, les milices tentent de remettre la main sur les gisements. Bosco Ntanganda s’est même rapproché dernièrement de la milice armée des Maï-Maï Cheka qui a la main sur un gros gisement de cassitérite [un minerai qui, une fois raffiné, est transformé en étain. Ce matériau est très prisé par l’industrie électronique, NDLR].
 
Sur une route, dans la région de Sake.

Ce que l’on redoute, c’est que la population souffre, une fois encore, de ces combats [entre 1998 et 2003, la deuxième guerre du Congo a ravagé le pays, entraînant viols et massacres. Le nord-est du pays avait été particulièrement touché, NDLR]. Mais, aujourd’hui, je ne crois pas que ces mutins puissent aller très loin. À moins qu'elle n'obtienne l’aide de pays étrangers comme le Rwanda [en décembre 2008, un rapport de l'ONU accusait le Rwanda de Paul Kagame d’avoir soutenu la milice tutsi de Laurent Nkunda, alors chef du CNDP jusqu’à son arrestation en 2009, NDLR], cette rébellion ne tiendra pas longtemps car elle ne compte pas beaucoup d’hommes et se retrouvera vite à cours de munitions.
 
 
Les deux photos ci-dessus ont été prises par Alain Wandimoyi en 2009, lors du ralliement d'éléments du CNDP à l'armée régulière congolaise. Postées ici.
Billet écrit avec la collaboration de Ségolène Malterre, journaliste à France 24.