Capture d'écran d'une vidéo montrant la marche du venredi 20 avril au Bahreïn : les hommes défilent d'un côté, les femmes de l'autre.
 
Depuis février 2011, le Bahreïn a rejoint la vague du "printemps arabe". Comme en Tunisie ou en Égypte, les manifestants ont voulu présenter leur mouvement comme démocratique et non-violent pour légitimer leur cause. Mais selon certains de nos Observateurs, il semble que le clivage entre sunnites et chiites soit aujourd’hui le principal moteur de la contestation, et les manifestations ne sont pas toujours aussi pacifiques que l’affirment les activistes.
 
Dans ce royaume à majorité chiite (75%) dirigé par une famille royale sunnite, les sit-in ont commencé en février 2011 sur la place de la Perle, dans la capitale Manama, pour dénoncer la pauvreté et demander une réforme des institutions politiques. Lors des premières marches, les manifestants portaient des fleurs et insistaient sur le caractère pacifique de leur contestation.
 
Un mois après le début du mouvement, la police s’est engagée sur la voie de la répression, en délogeant notamment très brutalement les manifestants de la place de la Perle (lire nos articles sur le sujet). Cette répression a déjà fait au moins 60 morts depuis février, selon Amnesty International.
 
Confrontés à la violence policière, les manifestants ont dégainé les cocktails Molotov, comme l’attestent de nombreuses vidéos et témoignages. Les violences n’ont pas cessé depuis.
 
Par ailleurs, la dimension communautaire du mouvement, quasi-exclusivement chiite, est de plus en plus apparente. Les manifestants ont toujours dénoncé les discriminations dont est victime la majorité chiite, tout en affirmant que leur mouvement était non confessionnel et ouvert aux autres composantes de la société bahreïnie. Force est de constater que la contestation n’a pas pris chez les sunnites, même démocrates. En outre, des puissances étrangères sont impliquées dans cette crise. Les troupes du Conseil de coopération du Golfe (CCG), Arabie saoudite en tête, sont intervenues dès le 14 mars pour mater l’opposition. Et les incidents diplomatiques entre la famille royale bahreïnie et l’Iran, pays chiite, se sont multipliés.
 
Affrontements entre jeunes manifestants et policiers au premier jour du Grand Prix de Formule 1 au Bahreïn.

"Les membres de l’opposition prennent la parole durant les fêtes religieuses pour galvaniser la communauté chiite"

Abdullah Issa est informaticien. Il est sunnite et vit à Manama.
 
Quand la contestation a commencé le 14 février 2011, j’ai soutenu le mouvement car je trouvais que ses revendications étaient légitimes. Celles-ci étaient principalement sociales et économiques : les manifestants demandaient, entre autres, la hausse des salaires ou plus de logements sociaux. Ces problèmes touchent tous les Bahreïnis sans distinction.
 
Mais dès le 26 février, le discours de l’opposition a commencé à prendre une tournure communautaire, avec le retour au Bahreïn de Hassan Mushaima [opposant politique de longue date, condamné pour ses activités politiques à plusieurs reprises, dont la dernière fois en 2010 par contumace. Il a bénéficié d’une amnistie en février 2011 qui lui a permis de rentrer au Bahreïn]. Mushaima est vite devenu l’un des principaux leaders du mouvement de contestation, alors que sa proximité avec l’Iran est de notoriété publique [l’homme intervient notamment régulièrement sur la radio d’État Radio Téhéran]. Depuis, les fêtes religieuses chiites, comme l’Achoura, sont devenues les points d’orgue du mouvement. Cette instrumentalisation m’a poussé à prendre mes distances.
 
"La responsabilité est partagée entre policiers et jeunes émeutiers"
 
Je pense que l’opposition a voulu profiter de la vague du printemps arabe pour donner une légitimité à des revendications communautaires. Mais les méthodes employées par les manifestants sont contestables. Les jeunes de l’opposition n’hésitent pas à faire usage de violence : ils dressent des barricades et bloquent les rues comme à Al-Megashaa par exemple [un village situé à 5 kilomètres à l’ouest de la capitale], en utilisant des planches et des poubelles. Ils brûlent aussi des pneus, lancent des cocktails Molotov et versent de l’huile sur les routes, au risque de mettre en danger la vie des conducteurs. Toutes ces actions provoquent évidemment des heurts violents avec les forces de l’ordre. Je ne dis pas que ces dernières sont pacifiques, elles ont aussi commis des abus. Mais c’est un cercle vicieux où la violence engendre la violence et où la responsabilité est partagée entre policiers et émeutiers. D’ailleurs, dans les quartiers où se déroulent les manifestations, beaucoup de gens, lassés par les violences, restent cloîtrés chez eux.
 
Les chiites ne réalisent pas que ce tournant communautaire les dessert : leurs revendications ne sont plus entendues même si beaucoup d’entre-elles sont légitimes.
 
De jeunes émeutiers dans les rues de Megashaa

"Ce serait dommage que cette contestation ramène le pays en arrière"

O. M. est une Française expatriée, elle vit au Bahreïn depuis huit ans où elle est chef d’entreprise.
 
Je peux comprendre certaines revendications des manifestants, mais je trouve que leurs méthodes étaient contestables dès le début, même quand elles étaient pacifiques. Ils bloquent la ville, ce qui est mauvais pour le tourisme. Et puis parfois ils s’en prennent à des travailleurs pakistanais ou indiens, car le gouvernement embauche des agents de ces pays pour maintenir l’ordre.
 
Je trouve que le nombre de manifestants est de plus en plus faible aujourd’hui, ce qui prouve que ceux mêmes qui protestaient au début ne soutiennent plus le mouvement. C’est le cas de mes employés chiites.
 
Je regrette ces incidents car le Bahreïn est un royaume plus ouvert que ses voisins du Golfe. On trouve ici des églises et les femmes étrangères peuvent sortir la tête découverte ou en jupe. Les femmes bahreïnies ont le droit de voter. Ce serait dommage que cette contestation ramène le pays en arrière.