Un groupe de jeunes s'adonne à une séance de "bôrô d'enjaillement", le 9 mars dernier, dans la gare Nord d'Adjamé.
 
À Abidjan, le "bôro d’enjaillement" consiste à s’adonner à des acrobaties et autres pas de danse sur le toit d’un bus en mouvement. Malgré les risques mortels qu’elle fait courir aux cascadeurs, cette pratique a connu un certain succès au milieu des années 2000 avant de disparaître avec la crise qu’a traversé la Côte d'Ivoire. Mais d’après notre Observateur, qui a assisté à l'une de ces scènes un soir de mars dernier, ce "jeu de la mort" revient à la mode dans la capitale économique ivoirienne.
 
L’expression "bôrô d'enjaillement" est un néologisme ivoirien combinant le mot dioula "bôrô" (qui signifie "sac") et le terme anglais francisé "enjoyment" ("amusement") qui se réfère le plus souvent à un jeu dangereux ou à un défi fou motivé par la recherche de sensations extrêmes. L'une de ses variantes pratiquée à Abidjan met aux prises collégiens et lycéens qui s’affrontent, le plus souvent le vendredi après les cours, pour défendre les couleurs de leur établissement scolaire.
 
Aussi appelé "jeu de la mort" ou "jeu du danger", le "bôrô d’enjaillement" a de nouveau fait les gros titres de la presse locale en début d’année. Le 26 janvier dernier, un jeune homme âgé de 15 ans a perdu la vie en recourant à cette pratique à Port-Bouët, une commune d’Abidjan. Ce jour-là, il avait choisi le toit d’un bus pour célébrer la victoire de l’équipe de Côte d’Ivoire de football lors d’un match de Coupe d’Afrique des nations (CAN).
 
 
 
Sur la vidéo ci-dessus filmée par notre Observateur le 9 mars, des jeunes improvisent une danse sur le toit d’un bus à la sortie d’une gare d’Abidjan. Ces pratiques extrêmement dangereuses ne doivent pas être imitées.

"Pour ces adolescents, le ‘bôrô d’enjaillement’ est un défi, un acte de bravoure qui fera d’eux des hommes"

Cheichk Tiétin est journaliste en presse écrite à Abidjan.
 
Afin de prouver que le 'bôrô d’enjaillement' est un phénomène qui, aujourd’hui encore, gangrène notre société, j’ai décidé de me rendre à la gare Nord d’Adjamé, une commune d’Abidjan, d’où partent des dizaines et des dizaines de bus chaque jour. C’est un lieu prisé des 'joueurs de la mort'. Leur bastion, en quelque sorte.
 
Je suis arrivé là-bas vers 18 heures muni de mon téléphone portable car, pour surprendre ces jeunes en train de faire des cabrioles sur un bus, il faut savoir rester discret. La vue d’une caméra, impliquant le risque d’être démasqué, les dissuaderait de faire quoi que ce soit. Environ une heure après, à la tombée de la nuit, j’ai réussi à filmer une poignée de 'bôrômen' effectuer des pas de danse sur le toit d’un bus.
 
Les jeunes gens avaient pris d’assaut l’autobus de la ligne 92 qui sortait de la gare et arrivait à leur niveau. Ils se sont accrochés de part et d’autre du véhicule. L’un d’eux, plus habile que les autres, a grimpé rapidement sur le toit. Quelques secondes après, il commençait les acrobaties et exécutait des pas de danse. Il a ensuite été imité par deux autres individus. Après avoir compris ce qu’il se passait, le chauffeur a immobilisé immédiatement son bus et les 'bôrômen' sont redescendus rapidement.
 
Pour ces adolescents, le 'bôrô d’enjaillement' est un défi, un acte de bravoure qui fera d’eux des hommes. À cet âge, on a parfois besoin de démontrer à ses camarades que rien ne nous fait peur. Ils organisent de véritables compétitions qui consacrent les plus rapides, les plus habiles et les plus téméraires.
 
Le spectacle a toutefois été interrompu après qu’un groupe d’hommes s’est dirigé vers les compétiteurs pour les disperser à coups de bâton. Parmi eux, il y avait l’apprenti-chauffeur de taxi que j’interviewe dans la dernière partie de la vidéo. Il en avait tout simplement marre de voir ces enfants jouer avec la mort.
 
Le phénomène du 'bôrô d’enjaillement' est apparu au début des années 2000 alors que commençait la crise ivoirienne [crise politico-militaire qui a opposé l’armée régulière du président Gbagbo aux Forces nouvelles de la rébellion nordiste]. C’était un moyen pour les jeunes de se divertir. La pratique a disparu avec l’intensification du conflit, notamment quand, en 2010, la ville est devenue très dangereuse et qu’elle fut soumise à un couvre-feu. Mais, avec le retour au calme, les jeunes reprennent leur vieilles habitudes.
 
Si les forces de police sont aux aguets et travaillent de concert avec la Sotra, la compagnie de transports publics ivoirienne, pour tenter de juguler ce phénomène, elles restent trop peu nombreuses. Mais il arrive que des civils mettent la main à la pâte. C’est ce qui a permis que, ce jour là, il n’y ait pas eu de victimes.