Les graffitis de soldats de Semaan Khawam.
 
Semaan Khawam, artiste graffeur, a été jugé, mercredi 4 avril, à Beyrouth pour "trouble à l’ordre public" après avoir dessiné sur les murs de la capitale libanaise des soldats armés rappelant les combats de la guerre civile entre musulmans et chrétiens. Un sujet encore tabou pour l’État libanais.
 
Après plusieurs années passées à graffer les murs de Beyrouth, Semaan Khawam a dessiné ses premiers soldats de la guerre civile (1975-1990) casqués, bottés et armés de mitraillettes en septembre 2011. Et bien que les graffitis, très répandus au Liban et notamment à Beyrouth, n’aient jamais fait objet d’interdiction officielle, cette série pourrait lui valoir une amende d’un million de livres libanaises (environ 500 euros) ou trois mois de prison, comme l’a requis le procureur.
 
Certains tagueurs avaient déjà fait l’objet de censure au Liban, notamment après avoir affiché leur soutien à la révolte syrienne sur les murs de la capitale, un mouvement que la majorité du gouvernement libanais ne soutient pas. Mais les autorités s’étaient jusque-là contentées d’effacer leurs messages à coups de peinture.
 
Ici, la phrase "la Syrie libre !" écrite sur un des murs de Beyrouth a été noircie à la bombe. Photo postée sur le blog Beirut Walls.
 
En attendant le verdict, qui sera rendu le 25 juin, des tagueurs arabes, originaires d’Égypte ou de Palestine, ont témoigné leur soutien à Semaan Khawam.
 
Dessin de l'artiste égyptien Ganzour avec la phrase "Qui va gagner ?" (la mitraillette ou le rouleau de peinture). Image publiée sur la page Facebook de Semaan Khawam.

"Mes graffitis touchent non seulement au sujet sensible de la guerre civile, mais aussi à l’armée, un des principaux tabous du pays"

Semaan Khawam est artiste peintre et poète. Il vit à Beyrouth.
 
Je faisais mes graffitis sur un mur du quartier de Carantina dédié à cela en septembre 2011 quand deux membres des services secrets militaires m’ont interpellé. Ils m’ont demandé ce que j’étais en train de peindre et je le leur ai expliqué. Ils m’ont demandé d’arrêter puis sont repartis. Mais peu de temps après, des gendarmes sont venus m’arrêter. Au poste, ils ont pris ma déposition et m’ont obligé à signer un papier comme quoi je m’engageais à cesser de peindre des graffitis quels qu’ils soient. Évidemment, je ne m’y suis pas tenu. Ils m’ont alors convoqué à deux reprises. La troisième fois, j’ai refusé de me rendre au poste. Et un matin de février, j’ai découvert dans ma boîte aux lettres une convocation au tribunal.
 
Je suis accusé par l’État libanais d’avoir violé la loi mais il ne précise pas laquelle. Or, et c’est là le principal argument de mon avocat, il n’y a aucun texte de loi au Liban qui stipule que l’on n’a pas le droit de faire des graffitis. Il y en a partout sur les murs ! Certains amis m’avaient suggéré de payer l’amende avant la tenue du procès pour avoir la paix mais j’ai refusé. Je refuse de capituler devant leur pression et je veux les pousser à dire qu’ils me censurent.
 
"J’ai peint ces soldats comme une piqûre de rappel car depuis plusieurs années, je vois revenir les vieux fantômes du confessionnalisme"
 
Le titre de cette série de graffitis était 'Pour ne pas oublier'. J’ai peint des soldats armés de mitraillettes mais ne portant aucun signe d’appartenance communautaire pour signifier la responsabilité partagée de toutes les communautés dans la guerre. Sous chaque dessin, j’ai inscrit une date marquante du conflit : 1976 pour l’intervention syrienne au Liban, 1982 pour l’invasion israélienne de Beyrouth et les massacres de Sabra et Chatila [massacre perpétré par les milices phalangistes chrétiennes dans ces deux camps de réfugiés palestiniens de Beyrouth-Ouest avec la complicité de plusieurs dirigeants de l’armée israélienne].
 
Ce rappel me semblait nécessaire car je voyais depuis plusieurs années revenir les vieux fantômes du confessionnalisme qui ont justement provoqué cette guerre. Depuis la période des élections de 2005, qui a été marquée par de nombreuses violences [une vague d’attentats confessionnels et d’assassinats politiques avait alors frappé le pays, coûtant notamment la vie au Premier ministre de l’époque, Rafik Hariri], on commence à réentendre le vocabulaire de l’époque de la guerre civile : des gens parlent de Beyrouth-Est et Ouest [la capitale libanaise a été divisée pendant la guerre suivant une 'ligne verte' séparant les musulmans de Beyrouth-Ouest des chrétiens de Beyrouth-Est], des menaces à caractère confessionnel sont proférées à demi-mot, des armes recommencent à circuler. Des zones spécifiques sont réservées aux uns et interdites aux autres, comme la banlieue sud de Beyrouth, fief du Hezbollah, où les non-chiites ne peuvent pas mettre les pieds. En somme, on est systématiquement associé à sa confession et il est redevenu impossible d’être simplement libanais.
 
"On ne peut plus parler de rien au risque de heurter les susceptibilité de telle ou telle communauté"
 
Si cette série est traitée différemment, c’est parce que je m’attaque non seulement au sujet sensible de la guerre civile, mais en plus en représentant l’armée, un des principaux tabous du pays. Avant moi, un tagueur prénommé Ali avait déjà peint des graffitis représentant des policiers avec la phrase 'J’aime la corruption'. Ses graffitis ont vite été recouverts de peinture. Mais quand on touche aux militaires, les autorités passent à la vitesse supérieure en matière de censure.
 
Graffitis "J'aime la corruption" repeints. A droite, photo du graffiti. Photos postées sur le blog Beirut Walls.
 
Mon cas n’est qu’un exemple parmi tant d’autres des atteintes à la liberté d’expression quotidiennes au Liban. Le nombre important de journaux et de médias que nous avons n’est qu’un leurre. La liberté d’expression est un mythe que nous exportons mais les interdits existent et se rapportent toujours à trois grands tabous : la politique, la religion et le sexe. L’origine de ces interdits est toujours confessionnelle. Chaque communauté tente d’imposer ses vues [le Liban réunit 18 communautés religieuses partagées entre musulmans (59%), chrétiens (39%) et une petite minorité juive. L'État est régi par un système complexe de partage du pouvoir entre communautés, les plus hauts fonctionnaires étant également désignés selon leur confession : le président doit être maronite, le Premier ministre musulman sunnite et le président du Parlement musulman chiite]. Ce communautarisme mine notre société. Il est aujourd’hui interdit de parler de l’armée, des révolutions arabes, du président de la République, du Hezbollah, etc. au risque de heurter leur susceptibilité de telle ou telle communauté. Il faut que les gens comprennent que rien n’est sacré et que l’on doit avoir le droit de tout critiquer. Mais cela ne peut se faire que dans un État séculier.
Le soldat dessiné par Semaan Khawam.
 
"Semaan Khawam est libre !" Graffiti de soutien à l'artiste. Photo publiée sur la page Facebook Stop Cultural Terrorism in Lebanon.
Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira, journaliste à France 24.